Fédération Française du Lyceum Club International

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AUTOUR de TREVIERES et FORMIGNY

Date : 8 juin 2017

La forteresse de Colombières. Avec ses tours à mâchicoulis, corbeaux, meurtrières, courtine, poste de garde et pont dormant sur douves en eaux vives, ce monument historique médiéval classé est une forteresse militaire rare, l’une des plus notables de Normandie. L’emplacement stratégique, en bordure des marais de la Baie des Veys, fut choisi pour contrôler l’accès de la région par voie maritime car, à marée haute, la mer baignait le pied de la forteresse. Les marais ont été aménagés au XVIe siècle, mais l’Aure et ses affluents (l’Esque, la Tortonne, le Ruisseau du Moulin Dannebey) créent un maillage d’eau ; leurs crues hivernales “blanchissent” les prairies jusqu’en bordure du lieu.
Le Comte Etienne de Maupeou d’Ableiges, son propriétaire, nous présente avec humour et passion la “vigie des marais” qui surgit du bocage de Colombières, au cœur du Parc Naturel Régional des Marais du Cotentin et du Bessin créé en 1991. De la place forte de bois et pierre élevée par Guillaume, Raoul et Baudouin de Colombières, compagnons de Guillaume le Conquérant à Hastings, il ne reste rien. Au XIVe siècle, pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453) et selon les vœux du roi Charles V, les puissants Bacon du Molay édifient une forteresse imprenable, quadrilatère flanqué de 4 tours à l’origine, mur d’enceinte de 2,70 m d’épaisseur et 11m de hauteur, bâtiments adossés à la courtine. Entourée de douves en eau à pont levis elle est en état de soutenir attaque et siège avec ses cheminée, four à pain et puits toujours visibles dans la cuisine. Quand la Normandie est conquise par Henri V d’Angleterre, Olivier de Colombières doit céder ses biens à Richard Drayton. Ils sont restitués à son fils Jean après la victoire de Formigny mais celui-ci, ruiné, les vend à son oncle Roger de Bricqueville dont la famille modifie le logis, ajoute deux tours Renaissance dont l’élégante tourelle d’escalier : c’est “l’aile Bricqueville” du château. En 1562 le redoutable François III de Bricqueville de Colombières (1535-1574), chef protestant de triste mémoire qui “s’illustre” à Bayeux et Saint-Lô par exemple, profane la chapelle ND de Rouge Brèque pour agrandir ses appartements ; il subsiste en façade des traces de l’arcature ogivale de sa haute fenêtre. Au XVIIe le logis perd son allure sévère avec l’agrandissement et la mise en symétrie des fenêtres, la démolition partielle du mur d’enceinte et d’une des tours, modifiée en donjon carré. Le linteau de la porte de la chapelle rétablie dans l’ancienne salle des gardes, porte des versets d’Isaïe et provient vraisemblablement du temple aménagé dans le parc par le chef protestant. En 1759 la famille Girardin, apparentée aux actuels propriétaires, aménage l’ancienne aile des communs : c’est “l’aile Girardin”. Lors de la seconde guerre mondiale le château est épargné par les bombardements : dès le matin du 6 juin 1944 les 14 chasseurs de chars de la Wehrmacht camouflés depuis des mois sous les ormes de l’allée disparaissent, les hommes du 115e Régiment d’Infanterie de la 29e division U.S. progressant dans les marais inondés par l’occupant, arrêtent les derniers allemands du château le 8 au soir, libèrent le village le 9. Le 10 juin 1944 le Général O. Bradley installe au château son 1er Q.G. consacré à la guerre psychologique. Dans l’ancienne boulangerie un petit musée rappelle l’action des “Ritchie Boys” imprimant là les tracts de propagande qui sont lancés sur les troupes allemandes non informées par leurs supérieurs.
Le château de Vouilly tout proche est édifié sur une motte médiévale élevée à l’emplacement d’un camp romain. Le lieu stratégique, autrefois baigné par la mer et qui permettait de surveiller la côte, a subit les invasions saxonnes et vikings. La participation du seigneur de Vouilly à la bataille d’Hastings lui avait ouvert le droit à construire une forteresse à douves qui existent encore, pont-levis démonté en 1850. Arcisse de Caumont venu à Vouilly, l’avait encore vu. Les démolitions et reconstructions se sont succédées avec des propriétaires particulièrement bâtisseurs : les familles de Cussy (1542) et Courtemer. La famille Hamel, actuelle propriétaire originaire du Cotentin, s’est installée en 1934 avec Alexandrine la grand-mère de notre hôte, dans le but d’y exploiter 40 ha de terres agricoles ; implantation qui s’est faite à la sortie de la crise de 1929 sur un lieu abandonné depuis 1883.
Lors de la seconde guerre mondiale, dès le début de l’Occupation, les Allemands investissent le château, mais dans le respect des règles imposées par Alexandrine (maîtresse femme !). Ils quittent les lieux juste avant le D-Day. Du 10 juin au 10 août 1944 le château devient comme camp de presse de la 1ere Armée Américaine ; cinquante correspondants de guerre, dont Robert CAPA, Ernest HEMINGWAY John G.MORRIS, John THOMPSON, Ernie PYLE et trois Français, y séjournent pour couvrir la Bataille de Normandie. 700 hommes vivent dans un camp de tentes à proximité immédiate (les trois Français au château) et, chaque matin, une conférence de presse du Général Bradley ou de son adjoint le colonel Dickson est organisée dans la vaste salle à manger. Le lieu est totalement tenu secret pour éviter les attaques, les articles commençent toujours par “somewhere in France” (le dernier livre de John.Morris porte ce titre) et les photos y sont interdites. Une censure est effectuée dans le petit salon par trois officiers qui veillent à ne pas démoraliser les troupes alliées. Par chance, aucun bombardement n’atteint Vouilly.
Le château, qui reçoit aujourd’hui des hôtes, a gardé les traces de son histoire contée par Monsieur James Hamel et son épouse Marie-Josée. Cette dernière, amoureuse des roses, a réhabilité le beau jardin à la française où trône une délicate orangerie et deux pavillons ruinés par la tempête de 1999. De nombreux Américains sont revenus visiter cette famille et retrouver les lieux d’un passé illustre qui est plus connu aux USA qu’en France car plusieurs grands journalistes ont écrit des articles sur Vouilly dans la presse américaine la plus célèbre (Chicago Herald Tribune, Time Life...).
Le moulin du Bosq dit le Beau-Moulin, classé et très bien restauré, ressemble à un petit manoir avec son décor de pierre de taille en ressaut et volutes concentré dans la partie centrale à double porte ; de 1684, il conserve sa roue et son bief pour l’eau de la Tortonne. L’enduit ocre, le double toit, l’équilibre classique du décor sculpté avec soin, témoignent d’un propriétaire souhaitant en faire le reflet de sa richesse et de son rang social.
A Trévières, la tour de l’église Saint Aignan subsiste d’un sanctuaire désorienté au XIXe siècle ; elle conserve sa base carrée du XIIe. Au tympan de sa porte sud à colonnettes, zigzags et feuillages, bas-relief au “maître des animaux” caché à la Révolution et redécouvert par Arcisse de Caumont. Au dessus, le niveau roman à 4 clochetons d’angles pleins fait transition avec la base octogonale d’une flèche reconstruite à l’identique après sa destruction par tir d’artillerie du 8 juin 1944. Sur le parvis, la plantureuse Victoire casquée du monument aux morts érigé en 1921 par Edmond Le Tual de Laheudrie (maire, sculpteur et écrivain) s’appuie sur la croix ; son visage est impressionnant, à demi emporté par un éclat d’obus de Marine tiré depuis Omaha. Des américains voulaient acheter la statue mais la commune a résisté : depuis 2002 “The Lady of Trévières”, copie financée par le Conseil Général du Calvados et Guy Wildenstein, se dresse à l’entrée du National D-Day de Bedford (Virginie).
A la brasserie Le Trot, le kir normand et le bon déjeuner vite servi nous remettent gaiement de nos émotions. Après un petit arrêt à Engranville, où Monsieur Jean Thomas de l’association Formigny Patrimoine nous montre une belle porte romane émergeant des ruines de la petite église Saint Pierre et d’un troupeau de moutons, nous passons devant le monument de la Bataille de Formigny d’Arthur Le Duc (1900) pour retrouver Claudette Naniche à la Chapelle Saint Louis d’Aignerville. L’historienne de l’Association Passé Patrimoine d’Aignerville nous présente l’édifice élevé sur les lieux de la Bataille de Formigny, très important épisode de la Guerre de Cent Ans (1337-1453). Le conflit engendré entre Français et Anglais par la succession au trône de France perdurait. Après de lourdes défaites Charles VII avait repris en grande partie ses terres grâce à Jeanne d’Arc, sauf la Guyenne et la Normandie. Au printemps 1449 la Trêve de Tours, qui avait permis trois ans calmes et la création par le roi d’une armée permanente et de franc-archers, fut rompue : les Anglais attaquèrent Fougères, ville bretonne. Le roi de France, se devant de riposter comme allié de François de Bretagne, lança ses armées à la reconquête de la Normandie depuis Rouen. Les Anglais, ne possédant plus que quelques villes (dont Caen, Vire, Falaise, Bayeux, Avranches, St Sauveur le vicomte, Bricquebec, Cherbourg), débarquèrent 3500 hommes dans le Cotentin. Charles VII ordonna l’organisation d’une armée à Carentan sous les ordres de l’époux de sa fille Jeanne, le jeune comte de Clermont, le duc de Bretagne envoya ses troupes commandées par le Connétable de Richemont. Le 12 avril 1450 les Anglais de Thomas Kyriel s’emparèrent de Valognes et, campant à Longueville entre baie des Veys et Bayeux, s’apprêtaient à continuer leur progression. Le 15 avril 1450 au petit matin, les deux armées (4500 Anglais contre 2 à 3000 Français essentiellement cavaliers) se faisant face près du petit village de Formigny, Clermont attaqua. Le feu de ses deux couleuvrines placées près du petit pont fut ravageur pour les archers anglais, ils s’en emparèrent après une lutte sans merci, les français les reprirent, secourus par les troupes du Connétable de Richemont (2000 Bretons) accourues de Trévières à midi. Une partie des effectifs anglais ayant fuit s’enfermer dans le château de Bayeux, Thomas Kyriel, de si grand renom soit-il, vit ses troupes décimées lors du dernier engagement de la bataille à la limite des terres de Formigny, Longueville et Aignerville, entre le sommet de la colline et le ruisseau rouge du sang versé. Les pièces de terre voisines se nomment encore “champ aux anglais” et “tombeau des anglais”. Au soir de la formidable bataille qui rachetait les affronts de Calais, Poitiers et Azincourt, le comte de Clermont fut armé chevalier à 24 ans par le connétable de Richemont. Resté seul sur le champ de bataille, il fit le vœu, pour commémorer sa victoire et prier pour les victimes de “male mort” des deux camps, d’édifier une chapelle en l’honneur de “Monsieur de SAINT-LOYS, chef et protecteur de la couronne de France”, son ancêtre. Charles VII, Clermont et Dunois entrèrent dans Bayeux le 25 mai après 15 jours de siège, Caen se rendit à Dunois le 24 juin, Falaise le 21 juillet. La dernière place anglaise, Cherbourg, vit partir les “godons” (surnom donné alors aux Anglais) le 14 août. Richemont fut nommé Gouverneur d’une Normandie qui avait été occupée depuis 1417, et l’armée du roi put se consacrer à bouter l’Anglais hors de Guyenne et donc de France. La victoire de Castillon en Aquitaine, le 17 juillet 1453, sonna la fin de la Guerre de Cent Ans.
Le comte de Clermont (1426-1488), devenu duc Jean II de Bourbon en 1456, ne put exécuter son voeu que 36 ans après la bataille de Formigny pour des raisons politiques, financières et militaires. Le roi Charles VIII confirma par lettres patentes la fondation de la chapelle royale de Saint Louis et l’établissement de deux seigneurs-chapelains, dépendant chacun d’une des deux communes d’Aignerville et de Formigny, ayant tâche d’entretenir les lieux et de dire une messe chaque jour : celle des Trépassés le lundi, pour “Monsieur Sainct Loys” le mardi et le jeudi, “les 10 000 chevaliers martyrs” le mercredi, “ la Sainte Croix” le vendredi, “la glorieuse Vierge Marie, mère de notre rédempteur” le samedi, et la messe du dimanche selon décision de l’évêque de Bayeux. La Révolution mit fin à ces prières et la loi du 6 mai 1791 permit au cultivateur Pierre Sanreffus d’acheter l’édifice dont il fit un bûcher, ce qui le préserva. Jean-Pierre Duny, négociant aisé, le racheta. En 1833 il l’offrit à Louis-Philippe, qui la restaura sur ses deniers personnels. En février 1848 le roi partit en exil ; ses biens confisqués furent restitués en 1872 à ses héritiers. Regroupés en Société civile du Domaine de Dreux et représentés par le comte de Paris, ils offrirent la chapelle à la commune de Formigny en 1963.
L’édifice est petit et simple, plusieurs fois remanié, surmonté d’un petit campanile à gradins restauré en 2015. Des vitraux commandés à Sèvres avec des épisodes de la bataille n’ont jamais été posés, les deux statues de Saint Louis et Saint Martin seraient du début XVIIIe. Dans deux cadres de bois (un pour l’armée des Bretons, un pour celle du roi de France) les noms des principaux participants à la bataille sont inscrits (quelques oublis). Face au portail à arcature brisée, au tympan duquel les Orléans ont ajouté les armoiries de Jean de Bourbon, banc de 1842.
A Aignerville toujours, après être passées devant la Borne commémorative de la sanglante bataille érigée en 1834, nous découvrons dans l’église Saint-Pierre un curieux “antependium” de 1761 composé de 5 cubes pivotants aux couleurs de l’année liturgique puis, bravant les orties, le foyer et l’ébraisoir à gueule de défournement de l’un des 3 anciens chaufours (fours à chaux) subsistant dans la commune.
A Ecrammeville, près des futs monolithes à chapiteaux doriques et hauts piédestaux du lavoir à double colonnade, le local à cheminée pour chauffer l’eau des bassines existe encore. Notre périple s’achève à la ferme-manoir de Douville, à Mandeville-en-Bessin où une tour carrée à petite échauguette haute flanque le Vieux Logis construit à la fin des guerres de Religion, alors que le Logis, accolé à l’époque de la Fronde, est protégé par deux échauguettes d’angle. Hauts toits à larges cheminées, beau décor du portail double du XVIIe siècle. C.C. et B.F.