Fédération Française du Lyceum Club International

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AZINCOURT

Date : 28 mars 2019

"Azincourt, 25 octobre 1415, dernière bataille de la chevalerie française" par François Neveux, Docteur en Histoire, Professeur émérite de l’Université de Caen
Le 25 octobre 1415, pendant la guerre de Cent Ans (1337-1453) et après une longue trêve de 35 ans, la "fine fleur de la chevalerie française" est anéantie sur le territoire de la petite commune d’Azincourt, au nord de la Somme, par les archers et les piétons du roi d’Angleterre Henri V de Lancastre.
Le contexte : En 1337, Edouard III Plantagenêt, roi d’Angleterre (1327-1377), avait défié son cousin Philippe VI de Valois, roi de France, en dénonçant le Traité de Paris signé en 1259 par Henri III Plantagenêt et Louis IX futur "Saint Louis". Par ce Traité le roi d’Angleterre s’engageait à rendre au roi de France l’hommage féodal dû au suzerain pour les possessions des régions qui lui étaient rétrocédées : Périgord, Guyenne, Limousin, Quercy, Agenais et Saintonge. Ensuite, Philippe III, fils de Louis IX, avait eu trois fils : Philippe le Bel, Charles de Valois et Louis d’Evreux. Puis Philippe IV le Bel avait eu trois fils également mais aussi une fille, Isabelle, mère d’Edouard III d’Angleterre. En 1316, à la mort de l’aîné, Louis X le Hutin, sa fille Jeanne ayant été privée de ses droits à la couronne pour paternité douteuse et son fils Jean Ier dit le posthume étant mort juste après sa naissance, c’est son frère Philippe V qui lui succéda, puis son autre frère Charles IV le Bel en 1322. En 1328, à sa mort sa fille posthume fut écartée et, alors que les Navarrais proclamèrent reine de France Jeanne fille de Louis X, qui avait épousé Philippe de Navarre lointain cousin, c’est un autre lointain cousin et une nouvelle dynastie que choisirent les barons : ils couronnèrent roi Philippe VI, fils de Charles de Valois, frère cadet de Philippe le Bel. Le fils d’Isabelle de France et d’Edouard II d’Angleterre, qui avait d‘abord rendu l’hommage féodal de vassalité à Philippe VI pour la Guyenne, décida soudain de refuser cette vassalité et de faire valoir ses droits de petit-fils de Philippe le Bel sur la couronne de France.
La guerre commença par de grandes défaites françaises. Edouard III débarqua à St Vaast la Hougue, ravagea la Normandie, passa la Somme et attendit les français à Crécy, près de la Flandre son alliée. Le 26 août 1346 la bataille de Crécy fut un carnage pour le camp Français ; faute de stratégie et face au tir précis des archers anglais, les arbalétriers génois furent écrasés par les cavaliers, les chevaliers encombrés par leurs lourdes armures tombèrent ou furent pris en otage. Calais capitula huit jours après. A Poitiers, le 19 Septembre 1356, devant l’efficacité des archers gallois, même déroute. Le roi Jean II le Bon, fils de Philippe VI, fut fait prisonnier. Le traité de Brétigny, conclu le 8 mai 1360, lui rendit la liberté contre forte rançon et l’abandon au roi d’Angleterre de toute souveraineté sur un tiers du sud-ouest du royaume, Edouard III renonça à la couronne de France et aux anciens duchés des Plantagenêts repris par les rois de France depuis le XIIIe siècle (dont la Normandie). Sous Charles V le Sage, fils aîné de Jean II, la guerre reprit, la France se redressa, l’armée fut réorganisée, le roi noua des alliances pour isoler l’Angleterre. Grâce au connétable Bertrand du Guesclin, la quasi totalité des terres perdues fut récupérée et l’autorité de la couronne restaurée. À la mort du roi en 1380 son fils Charles VI n’avait que 12 ans ; ses oncles, ducs de Bourgogne, Berry, Anjou et Bourbon, furent nommés régents.
Les faits : En 1392, avec la complicité de la reine Isabeau de Bavière, ils reviennent au pouvoir après la première crise de folie du roi. Charles VI le Fol, qui règnera jusqu’en 1422, fait d’abord face à Richard II d’Angleterre (petit-fils d’Edouard III et fils du Prince Noir) de 1377 à 1399. Cette période de calme cesse lorsque Henri de Bolingbroke, de la dynastie des Lancastre, détrône son cousin Plantagenêt (probablement assassiné en 1400) sous le nom d’Henri IV. Il exige à son tour les fiefs perdus depuis le XIIIe siècle et revendique le trône de France mais se contente d’organiser des raids sur la côte normande et c’est son fils, l’ambitieux Henri V (1386-1422), qui relance la guerre de Cent Ans. En 1415, après un débarquement près d’Harfleur, ses succès militaires culminent avec la bataille d’Azincourt. À cette époque les armées sont composées d’hommes d’armes à cheval (avec lance et épée, armure de fer à bassinet) et le plus souvent issus de la noblesse, de gens de pied à l’équipement médiocre (gambeson de cuir porté sans armure, par exemple) et d’un rang social inférieur, de gens de trait (archers gallois ou arbalétriers génois). Les forces sont disproportionnées avec vraisemblablement 12000 français, commandés par le connétable de France Charles 1er d’Albret, face à 1600 hommes d’armes et 7500 archers anglais (selon Anne Curry) commandés par le duc d’York, celui d’Erpyngham et le sire de Camoys. Le 24, la "journée", nom donné alors à une bataille, est prévue pour le lendemain. Ces grandes "journées" sont rares car on essaie de les éviter par d’ultimes négociations diplomatiques, ce que font les Français qui attendent des renforts. Le "Jugement de Dieu" est déterminant dans cette culture du blâme : les Anglais, à la conduite exemplaire, se recueillent, prient (Henri V assiste à trois messes), font confession mutuelle tandis que les Français, conscients de leur supériorité en nombre, font la fête alors qu’ils sont installés sommairement dans des champs imbibés d’eau et que ce terrain boueux est défavorable à leurs chevaux lourdement chargés… À prime, derrière les bannières et aux cris de "Saint Georges" et "Montjoie Saint Denis", les hommes s’élancent sur l’étroit champ de bataille situé entre Azincourt et Tramecourt. Le placement des troupes françaises est désastreux car elles doivent se passer des archers et des arbalétriers par manque de place, les renforts ne sont pas arrivés (le duc de Bretagne, par exemple), le plan de bataille est sommaire, l’indiscipline règne ; le connétable d’Albret et le Maréchal de Boucicaut, ne sont pas les seuls à commander car les nobles, dont le jeune et inexpérimenté Charles d’Orléans pour les Armagnacs ou les princes Jean de Bourbon et Jean d’Alençon, veulent vite en découdre et se placent en première ligne ; la boue ralentit leur charge face aux archers anglais dont la pluie de flèches les atteint eux et leurs chevaux, en refluant vers l’arrière ils renversent leurs gens de pied. Très vite c’est la confusion puis le chaos, le combat au corps à corps, les victimes s’amoncellent. Malgré quelques exploits individuels (Alençon tue le duc d’York et blesse Henri V), parmi les 10000 morts français, pour seulement 1600 anglais, figurent de grands personnages comme les ducs d’Alençon, de Bar, de Brabant, le connétable d’Albret, de nombreux comtes. D’autres se rendent en pensant être échangés contre rançon, quelques uns réussissent à fuir pour signer plus tard des paix séparées. Henri V, qui craint l’arrivée de renforts avec contre-attaque et veut gagner Calais au plus vite pour reprendre la mer, ordonne une action contraire aux codes de chevalerie : tuer les quelques 1700 prisonniers, sauf de grands seigneurs comme Charles d’Orléans, Jean de Bourbon, Charles d’Artois, le comte d’Harcourt et le maréchal de Boucicaut, par exemple. Après cette "journée" d’Azincourt, véritable désastre français, ayant anéanti de grandes familles, atteint politiquement notre pays et psychologiquement les français, le roi d’Angleterre rentre tranquillement chez lui pour y préparer de nouvelles invasions. Après la victoire navale anglaise dans l’estuaire de la Seine en août 1416, celle de la Hougue contre l’amiral de Tourville en juin 1417, ses troupes débarquent le 1er aout à Touques pour la reconquête de la Normandie, font le siège de Caen, prennent Bayeux, Falaise, Evreux, Vire, St Lo, Coutances etc. Rouen capitule en juillet, seul le Mt St Michel leur résiste. En 1417 Charles, éduqué par Bernard d’Armagnac qui a échappé au massacre d’Azincourt, devient dauphin à 14 ans et c’est le retour de la guerre civile en France dès 1418. Jean sans peur, le puissant duc de Bourgogne soutenu par la reine Isabeau de Bavière, négocie avec l’Angleterre ; les Bourguignons reprennent Paris avec l’aide des Anglais et massacrent les Armagnacs. Le 21 mai 1420, par l’ignoble Traité de Troyes, Henri V régent de France et son frère le duc de Bedford gouvernent avec Charles VI le Fol, Charles le "Soi-disant Dauphin" est écarté de la succession au trône, il est décidé qu’Henri V, à qui Catherine de France est donnée comme épouse, héritera du royaume à la mort du roi. En 1422, quand Henri V et Charles VI meurent, Henri VI roi de France et d’Angleterre n’a que 8 mois, la régence est confiée au duc de Bedford et trois France coexistent : celle des Anglais, celle des Bourguignons qui commencent à se détacher de leurs alliés, celle de Charles VII "le petit roi de Bourges". L’épopée de Jeanne d’Arc permet à Charles de prendre sa revanche, Paris est reprise en 1431, la Normandie reconquise en 1450 (bataille de Formigny), la France en 1453 après la bataille de Castillon qui permet de "bouter les Anglais hors de France", sauf de Calais.
En réalité ce n’est pas la fin des hostilités ; la guerre entre la France et l’Angleterre aura duré près de 400 ans (1415-1815) car c’est seulement le 8 avril 1904 que l’Entente Cordiale entre les deux ennemis héréditaires est officiellement signée … B.F.