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Au musée ‘’Camille Claudel’’ à Nogent sur Seine

Date : 5 octobre 2018

Ce musée est là pour nous faire découvrir ce que l’on ne sait pas, ou nous faire revivre ce que l’on sait déjà. Mais un tel musée nous apporte t-il toujours tout ce que nous pourrions savoir ?

Bien sûr , nous en savions beaucoup sur Camille , la force créative qui l’habite, sa passion exclusive pour ce génie que fut Rodin, passion à ce point dévorante qu’elle n’en supporta pas la séparation ; et qui fut , nous dit-on, à l’origine de sa paranoïa et l’amena , contre sa volonté, dans la partie la plus ignoble de l’enfermement , celui de la séquestration : aucune visite , aucun courrier, le passage de son frère Paul une fois tous les cinq ans, trente ans d’isolement le plus extrême et cela jusqu’à la mort.
Mais est-ce que tout est dit ? Sait-on que Camille a deux parents marqués par une enfance difficile, traumatisante, tous les deux orphelins, sa mère sans mère, son père sans père .Ses parents mariés, Camille ne sera pas l’aînée de sa fratrie ; un enfant l’a précédée, un garçon, qui décède quelques jours après sa naissance. Drame pour ses parents ; et l’on ‘répare’ aussitôt cette perte avec l’arrivée de Camille, l’année suivante. Reine Marie Paris, petite fille de Paul, écrit : « Les Claudel eurent trois enfants, sans compter un aîné mort prématurément, Henri : Camille née en 1864 ;
Louise, née en 1866, au destin ordinaire d’épouse et de mère ; en 1868, Paul au destin que l’on sait. »
Ce « sans compter » sera le lourd secret de cette famille, qui va le vivre dans le non-dit, dans l’interdit, et dont Camille surtout va supporter le poids, Pourquoi, elle qui grandit dans le ‘pressentiment ‘de la chose cachée, pourquoi dès sa douzième année ses mains vont-elles pétrir avec frénésie l’argile « à en perdre le boire et le manger » ? Pourquoi, pendant des années à chaque mois d’août, anniversaire de naissance et décès de ce frère, Camille détruit-elle une partie de ses créations …comme un rituel ?

Absence de mère, personne autoritaire et dure, concrètement présente à ses enfants qu’elle élève avec devoir mais absente de tendresse, absente de geste maternel. Paul dira « ma mère ne nous embrassait jamais » Absence de dialogue quand le corps de Camille devient femme ; sourde hostilité devant l’obligation de déménager pour Paris afin que cette fille puisse devenir sculpteur. « ..un mot qui n’a pas de féminin » !
Et elle le fut, avec génie.
Sa passion pour Rodin fut totale, entièrement, tumultueusement donnée à cet homme.
Mais lorsque elle comprit que Rodin – il a vingt quatre ans de plus qu’elle - ne lui donnerait jamais cette réciprocité parce qu’il ne se résout pas à quitter Rose, comment supporter alors la souffrance traumatisante de l’obligation d’avorter dans le plus grand secret parce que, elle, n’a aucun droit de porter le fruit de l’homme qu’elle aime et qui est à une autre femme.
Rodin qui tenait l’œuvre de Camille en haute estime ne supportera pas qu’elle rende publique leur séparation en créant ’l’âge mur ‘dans lequel elle exprimait sa désespérance.
Et cette ‘’valse’’ ? Cette jeune femme, à la limite de l’équilibre que l’homme maintient par le mouvement de la danse, serait-ce Camille ?
De quelle plus évidente façon nous dirait-elle le tourbillonnant déséquilibre qui l’entraîne ?
Seule, de plus en plus isolée ; son frère Paul avec lequel elle entretient une relation ambigüe dans le’ je t’aime- je te hais’ est loin maintenant. Elle enferme sa solitude dans de très petites œuvres finement sculptées, au charme indéniable mais révélatrices de son angoisse, de sa vie dans les secrets…Elle sombre dans la révolte, la rancœur, la suspicion,… à en devenir folle !
Son père, le seul de cette famille qui a cru en elle, décède et est enterré sans qu’elle en soit avertie. Sa mère alors laisse éclater sa méchanceté et signe avec Paul-le-lâche un ordre d’internement pour cette ‘sculpteur’, voyez donc ! amante et avorteuse, quelle scandale !! Elle ne reverra jamais sa fille.
Camille sortira de sa paranoïa ; mais malgré l’avis favorable des médecins et la pression des amis accusant la famille de maintenir celle-ci dans un internement inconsidéré, les Claudel ne se départiront jamais de leur conviction de maintenir la séquestration. Elle gêne trop. ..
Camille écrit un jour à Paul :
« Ce n’est pas ma place au milieu de tout cela, il faut me retirer de ce milieu : après 14 ans aujourd’hui d’une vie pareille je réclame la liberté à grands cris. Mon rêve serait de regagner tout de suite Villeneuve et de ne plus en bouger, Ce n’est pas sans regret que je te vois dépenser ton argent dans une maison d’aliénés. De l’argent qui pourrait m’être si utile pour faire de belles œuvres et vivre agréablement ! Quel malheur ! J’en pleurerais ! Ce que j’ai supporté depuis ce jour-là ! Et pas d’espoir que cela finisse. Chaque fois que j’écris à maman de me reprendre à Villeneuve, elle me répond que sa maison est en train de fondre c’est curieux à tous les points de vue. Cependant j’ai hâte de quitter cet endroit ; Plus ça va, plus c’est dur ! Il arrive tout le temps de nouvelles pensionnaires, on est les unes sur les autres,, c’est à croire que tout le monde devient fou. Je ne sais pas si tu as l’intention de me laisser là mais c’est bien cruel pour moi ».
Trente ans d’inhumaine solitude ; son corps déposé dans la fosse commune de Mondevergues, aucun membre de sa famille à son enterrement.
Camille,’’l’ainée seconde’’, la non-aimée de sa mère, la rejetée de sa fratrie, est-elle morte seulement de la rupture d’une passion amoureuse ?
Un musée, c’est un lieu de contemplation, d’éveil à la sensibilité, à l’émotion ; et c’est aussi un lieu de réflexion, de remise en cause, de questionnement…
Avec moi, au musée de Nogent sur Seine, ça n’a pas raté !
MaO - AG Troyes .05 /10/ 2018