Fédération Française du Lyceum Club International

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BEAUTE DIVINE

Date : 19 mars 2015

Tableaux des églises bas-normandes, XVIe-XXe siècles. Musée de Normandie
La coopération entre associations de sauvegarde, collectivités locales, direction de l’Inventaire et Conservation des Antiquités et Objets d’art, a permis la réalisation d’une approche scientifique du patrimoine d’art sacré conservé dans les églises des trois départements bas-normands : le Calvados, la Manche et l’Orne. Depuis 2008, près de 300 tableaux, sur plus de 3000 inventoriés, ont été restaurés par des professionnels en grande partie locaux.
42 œuvres, souvent inédites, ont été choisies, représentatives de l’abondance et de la diversité de notre patrimoine pictural régional des XVIe au XXe siècles. Ces tableaux, issus de la pénombre d’églises parfois désaffectées, étaient dégradés par leurs conditions de conservation (humidité, noir de fumée des cierges, poussière, déplacements ou abandon) ou des restaurations souvent maladroites (bricolages, nettoyages à la pomme de terre ou à la lessive, repeints). Il s’agissait d’en retrouver les auteurs et les commanditaires, de remettre au jour leurs thèmes, leurs symboles, leur histoire. Pourquoi de tels tableaux ornent-ils nos églises rurales ? Les crises religieuses et politiques ont souvent ruiné les archives des paroisses, couvents et familles commanditaires ; celles qui subsistent sont trop lacunaires pour pouvoir reconstituer avec certitude l’historique d’une œuvre. La Révolution a dispersé les ensembles décoratifs des couvents et sanctuaires, en les dirigeant vers le musée d’Alexandre Lenoir, d’autres sanctuaires, ou la vente publique. Le XIXe siècle, très religieux, a regarni les églises sans souci de restitution à leur cadre d’origine. Auprès de peintres primés et décorés, il a fait travailler de nombreux artistes pour les faire vivre. Le réputé Guillaume Fouace, peintre du Cotentin, a réalisé en 3 ans le décor complet de l’église de Montfarville (50), financé par les paroissiens. JP Le Chanteur, début XIXe, a doté de 13 tableaux flamands ses églises préférées du Pays d’Auge et du Cotentin. Les cités balnéaires ont construit des sanctuaires, décorés par leurs paroissiens : dans l’église de Genèts (50), Alexandre Lavalley a peint début XXe une Résurrection, aux portraits familiaux. Un très beau St Joseph père nourricier du Christ, de Benjamin Constant, l’Orientaliste XIXe orne l’église de Villers/mer.
Le parcours thématique choisi par le musée est celui des fêtes religieuses de l’année liturgique catholique aux 5 fêtes cardinales : Pâques, Noël, Pentecôte, Epiphanie, Ascension, et celui de fêtes populaires qui rythmaient les jours : Chandeleur, Toussaint, célébration d’épisodes tirés des Ecritures par le Concile de Trente (1545-1563) pour contrer la Réforme protestante (la fête du Rosaire aux confréries très actives), des moments de la vie de la Sainte Famille, tirés des Evangiles Apocryphes, des fêtes oubliées… Des processions aux bannières peintes accompagnaient la ferveur populaire (Fête Dieu, fêtes de saints locaux ou de corporations).
Les restaurations ont permis des attributions à des peintres bas-normands (Gondouin et Simon Le Pelletier au XVIe, Côme Le Duhey, les Got au XVIIe) ou de plus grande envergure (Guillaume Jouvet à Vire XVIIIe, Nicolas Le Feye, sieur de Champagne, un des plus célébrés à Caen, Georges de La Chapelle, Robert Le Jumel, Louis Belin de Fontenay serait né à Fontenay-le-Marion, Joachim Rupalley de Bayeux), ou d’une autre origine (Michael Cross dit Michel de la Croix était peintre de Charles Ier d’Angleterre pour lequel il partit copier les Titien en Espagne et en Italie. Il s’installa à Caen après la chute du roi, le prolifique Frère André, Jacobin parisien du XVIIIe). Importance des familles d’artistes : dans une région où il n’existait pas d’école de dessin, ni de confrérie de peintres, la formation familiale facilitait l’apprentissage et la prépondérance de dynasties influentes (famille de la Vente à Vire). Elle a remis au jour les “écoles” de Falaise et celle du Perche au XVIIe, Caen aux XVIIe et XVIIIe, Argentan au tournant du XVIIIe, et Bayeux. Autre foyer : l’atelier d’Eustache Restout à l’abbaye de Juaye-Mondaye, Marc Restout fondateur de cette brillante dynastie de peintres était un ami de Nicolas Poussin., Jean Ier, et Jean II ayant beaucoup produit aussi.
La peinture de tableaux d’autels s’accompagnait de bannières, peinture sur vitraux, litres seigneuriales, dorures, restaurations, et… décors éphémères. Les peintres avaient parfois des toiles en réserve que les commanditaires, faisant ajouter leurs armoiries, choisissaient. Les peintres circulaient ; les plus savants venaient de Paris à la faveur de commandes d’importance (Suvée fut appelé par l’évêque de Sées) ou, parfois membres de l’Académie parisienne de Saint Luc, parfois de l’Académie Royale, lors de villégiature.
La restauration d’armoiries ou des textes ajoutés, nomme les familles de commanditaires (laïcs ou religieux) ou de donateurs (seigneurs locaux, confréries, clergé...). Elle a suscité un lot de découvertes de maîtres (Luca Giordano, au thème rare chez nous de Moïse au serpent d’airain, Guillaume Jouvenet), dévoilé des processus de création picturale inventifs (Jacques Noury, le portraitiste caennais célébré par Mancel, faisait des dessins préparatoires sur des carnets de croquis). Pour 2/3 des œuvres, la composition est copie partielle de grands maîtres (Poussin Vignon, Rubens, Joardens…), par le contact visuel direct (voyages, collections) ou par les gravures de livres religieux ou vendues aux ateliers par des marchands ambulants..
L’exposition “Beauté Divine” nous a permis de prendre conscience de la forte concentration de peintres régionaux, malgré le peu d’éléments d’archives. Cet art souvent simple et parfois un peu naïf, sans commune mesure stylistique avec l’art “officiel” de la période, donne un sentiment de spiritualité et l’envie de sillonner nos routes pour découvrir ces richesses insoupçonnées “in situ”, dans leurs beaux retables et leur cadre de pierre. B.F.