Fédération Française du Lyceum Club International

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CARRIERES de la MALADRERIE

Date : 14 septembre 2017

Il y a 165 millions d’années, au Jurassique, les eaux qui recouvraient la région étaient peu profondes, les sédiments ont formé (entre Bayeux et Falaise) un large banc de calcaire blond clair, en plusieurs strates qui cachent de nombreux fossiles animaux ou végétaux. Dans cette carrière fut découvert en 1835 un fossile de Teleosaurus cadomensis, grand saurien entre crocodile et lézard.
La couche inférieure, dite “banc bleu” (épaisse de 5 à 10 m dans la carrière de la Maladrerie) est très marneuse, impropre à la construction ; la couche suivante, dite calcaire de Caen, est argileuse (sur 15 à 20 m), de qualité moyenne ; celle qui la surmonte (5 à 8 m de calcaire du Bathonien moyen, blanc-crème uni à grain fin et petits trous) est la fameuse “Pierre de Caen”, à faible teneur en argile et forte teneur en carbonate de chaux. Homogène, elle peut être extraite en blocs épais. On y distingue des bancs inférieurs, dits fermes car moins poreux et résistant à la compression et au gel (il n’y en a pas dans la carrière de la Maladrerie), dont on tire soubassements et dallages, et des bancs supérieurs, dits demi-fermes, plus facile à façonner pour revêtements et sculptures. La bonne résistance de la Pierre de Caen provient de la présence du calcin, pellicule à cristaux microscopiques qui se forme à la surface par précipitation du carbonate de calcium lors de l’évaporation de “l’eau de carrière” qu’elle contient après l’extraction.
Dès l’Antiquité les qualités uniques de la Pierre de Caen furent reconnues, elles permirent de construire des ouvrages d’importance. A partir de 1060, quand le duc Guillaume décida de faire de Caen sa résidence principale, les lieux d’extraction se multiplièrent après celui des fossés du château, à ciel ouvert sur les coteaux ou en galeries souterraines menant à de vastes chambres soutenues par de larges piliers à partir du XIVe siècle. Un vaste réseau commercial fut mis sur pied grâce à l’Orne et à la Mer de la Manche ; non seulement la Pierre de Caen fut employée pour édifier monuments et maisons locales, Mont Saint-Michel, Rennes, Marmandes, abbaye de Beauport, le Havre, Paris … et les restaurer ensuite (reconstruction des abbayes à partir du XVIIe, grands chantiers d’urbanisme de l’intendant Fontette au XVIIIe), mais la conquête en 1066 d’un pays au peu de ressources en pierre fit de l’Angleterre son principal débouché à l’étranger jusqu’au XIXe siècle (abbayes, cathédrales de Canterbury, Norwich, Chichester et Exeter, Tour de Londres, châteaux de Winchester, Rochester et Durham etc.). On l’exporta aussi vers la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, l’Espagne, les USA et le Canada.
Au XVIIe siècle, les bancs du centre ville s’appauvrissant, les carrières gagnèrent les vastes plateaux des environs : la Maladrerie, Venoix et Bretteville sur Odon. L’extraction s’y fit par puits de 3 m de côté pour permettre l’accès aux chambres par une grande échelle, et la sortie des blocs à l’aide de câbles dont on voit la trace, reliés aux Treuil ou “roue de carrier”. A l’intérieur, 3 carriers décidaient de la taille des blocs à sortir et des consolidations à faire, 6 manœuvres creusaient autour de la pierre déterminée pour y placer des coints en bois qui, arrosés d’eau, faisaient se détacher la pierre en gonflant, 3 garçons de moins de 15 ans emportaient les gravats dans un endroit non utilisé. Quand le banc était épuisé le puits était comblé par des déchets, une voûte construite sur cintre de bois pouvait supporter le poids des remblais et rendre le terrain à la culture.
Le déclin de la Pierre de Caen s’amorça avec la concurrence du calcaire de Creully (couche formée au-dessus de celle du calcaire de Caen, sous la dernière couche dite de plaquette) et l’apparition de nouveaux matériaux au début du XXe siècle ; des carrières furent fermées. En 1944 pendant les bombardements de Caen, plus de 500 personnes à la Maladrerie, 120 aux carrières Saint Julien, par exemple, s’y réfugièrent. 6 espèces de chauves-souris y hibernent aujourd’hui. Lors de la Reconstruction qui suivit la Seconde Guerre mondiale on utilisa la pierre de Creully, ou celle de Saint-Maximin dans l’Oise dont la couleur de patine diffère. En 1986 l’édification du Mémorial de Caen relança l’exploitation qui avait totalement cessé depuis une quinzaine d’années, on ré-ouvrit les carrières de la Maladrerie. Depuis 2004 celles de Quilly, à Cintheaux au sud de Caen, permettent d’assurer les restaurations des Monuments Historiques, les placages sur béton en région parisienne, les exportations vers l’Angleterre, le Canada, les USA et les Emirats Arabes.
Environ 11 millions de m3 de calcaire ayant été extraits du sol de l’agglomération, dont la moitié en souterrain, les piliers furent parfois insuffisants et le vide provoqua de graves effondrements.
En 1955 le Service des Carrières fut créé par la ville de Caen pour repérer et répertorier les zones exploitées en souterrain. Le zonage fut établi en 1976 : 120 ha de carrières figurent sur le Plan Local d’Urbanisme (PLU). Dès 1973 des travaux de consolidation furent réalisés.
Aujourd’hui les missions du Service des Carrières sont de mettre à jour ces données, surveiller les carrières existantes lors de visites techniques, renseigner les professionnels (sociétés, promoteurs, notaires etc.) et les usagers, instruire les permis de construire sur ces zones, assurer le pilotage et le suivi des travaux de consolidation des fronts de taille ou des carrières souterraines, et participer à la diffusion de la connaissance de la Pierre de Caen. Nous avons beaucoup apprécié cette très intéressante visite. B.F.