Fédération Française du Lyceum Club International

Fédération Française du Lyceum Club International

Accueil > Clubs > CAEN-NORMANDIE > CHATEAU de VAUCELLES
Version imprimable de cet article

CHATEAU de VAUCELLES

Date : 3 octobre 2017

Le château
Nous avons eu le plaisir de le visiter sous la conduite érudite de Monsieur Jean-Régis de Seré qui, avec son épouse, Christiane, occupe cette propriété familiale depuis 1958. Bâti au XIVe siècle sur une motte féodale, son emplacement fut choisi en tenant compte des marais et de la rivière Drôme qui coule aujourd’hui à 30m. Il constituait un élément de défense face aux Anglais mais, en 1418, Henri V d’Angleterre expulsa les hobereaux normands de leurs châteaux, dont Gautier de Vaucelles, 1er propriétaire connu ; il mit à leur place ses propres administrateurs. Un trésorier-payeur général de l’armée anglaise occupa 32 ans la demeure, reprise par Perrine de Vaucelles en 1450, après la bataille de Formigny. Début XVIIe, le Cardinal de Richelieu s’attacha à faire disparaître du royaume de Louis XIII les châteaux fortifiés dans le but d’éviter les guerres internes. La date de 1629 apparaît au-dessus du porche en anse de panier protégé par de forts corbeaux du bâtiment d’entrée, inscrit à l’Inventaire des Monuments Historiques en 1929 avec les bâtiments annexes. Elle correspond à la transformation du château selon le style à décor austère de l’époque : haute cheminée, bandeaux horizontaux minces sur les murs, toits nombreux et compliqués au-dessus de simples modillons carrés, très verticaux pour la tenue de l’ardoise qui, ainsi, résiste mieux au vent, ornés de faîtages provenant de Noron-la-Poterie. Deux lucarnes évoquent la Renaissance.
La structure de l’ensemble de cette ferme-manoir (terme récent), de la même époque que les châteaux de Balleroy et de Maisons mais d’un architecte inconnu, était encore défensive comme trois trous d’arquebuse le confirment, et comportait sans doute un donjon disparu à droite ; c’est celle d’un hameau fonctionnant en partie en autarcie avec un four à pain et une étuve. Les domestiques seuls logeaient et travaillaient dans les parties basses des bâtiments, impropres à une vie confortable en raison de l’humidité et des inondations, au sol en terre battue. Le gérant du domaine habitait à l’étage, là où un gite confortable a été aménagé aujourd’hui avec accès par une jolie double porte. On note l’absence de symétrie des bâtiments, la présence d’étables, d’escaliers en colimaçon à très belles marches arrondies et celle d’un grand colombier de 1643, privilège foncier de l’aristocratie dont la construction devait être autorisée par le Gouverneur de Normandie. Il prouve que les 500 ha du domaine servaient davantage à la culture qu’à l’élevage, reposait sur un poteau central en bois et portait un toit de chaume.
Le bâtiment tout proche semble avoir été une église, avec ses cordons de billettes et sa cordelière à la base du toit, transformée en jardin d’hiver puis en grange aux fenêtres murées (impôt institué fin XVIIIe sur les portes et fenêtres). Par un second “pont dormant” sur piliers de bois au pavement recouvert de graviers, on accède à la cour XVIIIe du château en passant sous la voûte de ce qui fut peut-être un moulin (le bief n’existe plus) et conserve deux contreforts et une tourelle en pierre locale.
La partie habitée du château fut sans doute édifiée en 1741 sur des murs existants. Le rez-de-chaussée est peu habitable et sert de cave. Un très bel escalier à rampe en fer forgé mène aux trois pièces qui constituent un logis-Régence, légèrement postérieur à cette période (1715-1723) car la mode gagnait plus tardivement la province. Les murs sont revêtus d’un crépi hydrofuge et la pierre du bâtiment est très belle et blanche. Dans la première pièce, au sol carrelé, étaient probablement servis les repas, une galerie court le long de la façade nord, destinée aux domestiques. Paysages et sorties de ports à la manière de Claude Gellée dit le Lorrain, en camaïeu, peu de boiseries, portraits d’ancêtres. L’écuyer Nicolas Morin de La Rivière et son épouse Bonne Charlotte de Vauquelin de Sassy, héritière de la demeure, s’étaient peut-être connus grâce à l’établissement par le Maréchal de Broglie, sur ordre de Louis XVI qui souhaitait intimider les Anglais et permettre le transport de troupes vers l’Amérique en Guerre d’Indépendance, du “Camp de Vaussieux”. Les murs du salon de réception sont arrondis et dotés d’éléments décoratifs à la coquille, très en vogue à l’époque. Les boiseries au décor Louis XV évoquent l’astronomie, la géographie et la musique. Des miroirs ont été fixés au fond de la pièce pour refléter la lumière venant du sud. Colbert, pour éviter le monopole des glaces de Venise, avait créé en 1665 la Manufacture royale des glaces de France (Saint-Gobain), fusionnée en 1695 avec celles de Tourlaville, près de Cherbourg, et du faubourg Saint-Antoine. Miroir en deux parties au-dessus de la cheminée en marbre des Pyrénées. La dernière pièce est décorée de portraits parmi lesquels ceux de Louis XV, d’Anne d’Autriche en robe d’argent (offert par la reine à un des ancêtres, membre de sa Maison) et de Voltaire. Dans une aile du château, ancienne chapelle au décor néo classique de pilastres en pierre et faux marbre, retable de 1786 et tribune maintenant close car utilisée pour agrandir une chambre. A l’extérieur la statue originale d’un cochon en bronze

JPEG - 494.3 ko

attire le regard et le propriétaire nous raconta une anecdote à son sujet : il provient du parc privé de Hermann Göring, grand chasseur, qui avait aussi dans ses attributions la Direction de l’Office des forêts du Reich. Dans l’une d’elles il avait fait construire Carinhall, son pavillon de chasse à l’intérieur et à l’extérieur duquel, près d’animaux vivants (dont un lion apprivoisé !), il avait fait placer des statues animalières. Ce cochon de 80 kg en provient, rapporté d’Allemagne en 1946 par Monsieur de Seré père qui l’avait ironiquement baptisé “Hermann”.
La Ferme du Grand Colombier
Très souriante, Marie-Agnès Bouvier des Noes nous a accueillies. Son époux et la famille de Seré sont étroitement liés. En 1904 le propriétaire du château vendit à ses sœurs (dont la future grand-mère d’Antoine des Noes) cette ferme manoir. Le bâtiment principal, au corps de logis à tourelle du XVe siècle qui abrite un escalier en colimaçon menant à une tour de guet, vient d ‘être superbement restauré, comme celui des XVIe et XVIIe siècles, adjacent.
Lorsque la cour carrée fut fortifiée, un colombier fut construit, remarquable non

JPEG - 551.4 ko

seulement par la taille mais aussi parce qu’il est seul, en Normandie, à être enserré par des bâtiments. Curieusement, il ne présente pas de bandeau en saillie ou larmier en pourtour extérieur pour en interdire l’accès aux nuisibles. La paroi intérieure, divisée en boulins placés en quinconce pour éviter toute gène, fut impartie aux pigeons, chaque boulin correspondant à la possession d’un arpent carré de terre (ou acre française) c’est-à-dire 50 ares ou 5 000 m². Sachant qu’il comporte 1241 boulins (ils ont été comptés par un membre de la famille), que chacun de ces nichoirs était réservé à un couple de pigeons, qu’un jeune est en état de reproduire dès l’âge de 6 mois, qu’une femelle vit 8 ans et pond 1 ou 2 œufs 5 fois par an, c’était une ressource alimentaire non négligeable. Au XVIIIe siècle le colombier fut transformé partiellement en réserve à grains, en place de l’échelle tournante qui servait au ramassage des œufs un gros pilier central

JPEG - 264 ko

fut construit pour supporter le nouveau plancher, un escalier extérieur fut créé. Sur les murs de la pièce ensuite aménagée dans la partie supérieure une décoration murale, pastiche de la tapisserie de Bayeux, fut peinte par un ami en 1950, signée et datée : Jean Christophe “1062".
L’église Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte”.
Monsieur de Seré nous a ensuite fait découvrir la petite église romane du village, XIIIe, à toit en bâtière, chœur à chevet plat et deux travées voûtées de pierres en arcs croisés. Elle est dotée de beaux vitraux dont l’un représente Saint Julien, de fonts baptismaux très ouvragés et d’une chaire très originale et rare à la cuve en forme de calice au beau bois sculpté de palmes dressées. Une sculpture et un tableau représentent Sainte Julitte et son enfant Saint Cyr, martyrisés en 304, sous l’invocation desquels l’église est placée.
Julitte, noble veuve habitant l’actuelle Turquie, élevait son petit garçon en chrétien. Lorsque l’empereur Dioclétien décréta la persécution de ces derniers elle s’enfuit pour sauver l’enfant mais Alexandre, gouverneur de Tarse, la fit arrêter. Comme elle refusait de sacrifier aux idoles en affirmant avec force, son fils de 4 ans dans les bras, qu’elle était chrétienne, il décida de son exécution et sépara Cyr de sa mère pour la supplicier. Celui-ci ne cessa plus de crier "Moi aussi, je suis chrétien". Selon la légende Alexandre le prit sur ses genoux pour le calmer mais, excédé par son attitude, le projeta finalement au bas des marches sur lesquelles sa tête se fracassa, faisant de lui un des plus jeunes martyrs de la chrétienté. Leur culte se répandit en Gaule où Saint Cyr était invoqué pour la guérison des enfants malades.
Merci infiniment à nos deux mentors d’avoir accepté de nous présenter leurs superbes demeures et cette petite église, ce fut pour nous une matinée riche de découvertes. C.C. et B.F.