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L’ATTENTION au REEL - ART FLAMAND et HOLLANDAIS

Date : 1er juin 2017

Musée des Beaux-Arts de Caen
À partir des 33 tableaux et 50 gravures des riches collections de peintures et de gravures du musée d’Art et d’Histoire de Genève et d’œuvres du musée de Caen, l’exposition propose une analyse de l’émergence et du triomphe des genres dans l’art flamand et l’art hollandais des XVIe et XVIIe siècles. S’y ajoutent trois œuvres d’artistes contemporains qui ne déparent pas ce bel ensemble.
Au XVe siècle une révolution picturale s’opère aux Pays Bas, baptisée “Ars nova” par l’historien d’art allemand Erwin Panofsky (1892-1968) qui fit le parallèle avec le renouveau musical de ce nom au XIVe. Comme Robert Campin, puis Jan Van Eyck, Rogier van der Weyden (1399-1464) rompt avec le style gothique international médiéval (1380-v.1450) très sophistiqué, qui montrait des saints ou d’historiques personnages accompagnées de symboles et d’une multitude de détails aux brillantes couleurs, dans un décor presque irréel au rythme linéaire, au cérémonial et au luxe dignes des plus grandes cours d’Europe. L’Ars Nova introduit un langage illusionniste par une représentation plus sculpturale et plus expressive des corps et des visages. Il semble que Rogier van der Weyden soit à l’origine de la formule qui associe en diptyque, face à face et en buste, un donateur à une Vierge à l’Enfant, comme c’est le cas du tableau du musée de Caen dont les panneaux ont été séparés. D’autre part, c’est une période de renouveau de la peinture de dévotion aux scènes maintenant représentées dans des intérieurs bourgeois aux meubles astiqués, étagères bien garnies et fenêtres ouvragées qui rappellent le quotidien du spectateur et les lui rend plus proches. La cour de Bourgogne, les guildes, ceux qui viennent commercer en Flandre apprécient ces œuvres pour leurs chapelles privées et en diffusent le goût. Cet art réaliste va influencer l’Europe entière et, au début du XVIe siècle, de nouveaux types de peinture apparaissent dans les Pays-Bas septentrionaux et méridionaux. Les “grands thèmes” historiques, religieux, allégoriques ou commémoratifs ne sont plus les plus prisés. Comme l’Antiquité qui aimait représenter les mythes, la nature et ses travaux, les occupations, les scènes à nombreux personnages comme des banquets aux joyeux convives par exemple (les parois de tombes, mosaïques et céramiques en font foi), on voit se constituer progressivement de nouveaux genres au contenu plus prosaïque dont les sujets s’inspirent du spectacle de la nature, de scènes prises sur le vif, de mœurs contemporaines. En France, à la différence de l’Europe du Nord, intérieurs d’églises et de maisons, boutiques et activités d’artisans, cuisines, cours de ferme, métiers etc. seront considérés comme “genres mineurs” jusqu’au XVIIIe siècle. Des tableaux de Dirk Bouts et de peintres anversois montrent l’influence de ce mouvement.
Après1492 et la découverte de nouveaux territoires occupés par des êtres différents, une nouvelle révolution s’amorce car on écoute les récits des navigateurs et des découvreurs, on ajoute l’exotisme au narratif, les premières “diableries”, traitées sur scènes d’Ancien Testament apparaissent. Hieronymus Bosch (1453 ?-1516) interprète les légendes médiévales sur l’au-delà comme les mystiques de l’époque, les attitudes de l’homme passent avant les accessoires mais il invente une nouvelle iconographie et traite de la folie humaine qui néglige l’enseignement du Christ. Son œuvre a une portée exceptionnelle dans l’art de son temps et son influence est manifeste dans le tableau pour cabinet de curiosités La tentation de saint Antoine, de Jan Wellens de Cock (v.1480-v.1526) où le démon est représenté par une figure féminine. Jan I Bruegel, dit de Velours (1568-1625), peintre de cour, se consacre au paysage pour lequel il crée un genre nouveau aux tons bruns et verts velouté d’aspect soyeux, peuplé d’objets et d’animaux. Pour exécuter les figures humaines, de petite taille, il a souvent recours à des collaborateurs, comme pour Le sacrifice d’Isaac, petit tondo de Genève peint vers 1600. Lucas van Valckenborch (1535-1597) et son cercle aiment travailler sur le cuivre, qui permet un rendu plus minutieux des détails. Son œuvre majeure, en 1620, est La tour de Babel, symbole de l’orgueil humain, et de la tromperie, thème religieux et moral partagé avec plusieurs flamands car il permet d’inclure quantité de petites scènes et d’architectures dans le paysage. Très différent est le style de Cornelisz va Haarlem (1562-1638) représentant du maniérisme harlémois d’abord influencé par Michel Ange ; L’Allégorie de la fortune s’inspire en 1590 d’une des allégories féminines du tombeau Médicis à Florence, des “ignudi” de la chapelle Sixtine, de la Bataille de Cascina. Puis ligne serpentine, allongement des corps, pose recherchée du modèle et proportions modifiées s’inspirent de l’école de Fontainebleau dans Vénus et Adonis en 1612.Il dessine pour le graveur Golzius, lui fournissant des “modelli” pour Les Disgraciés (Tantale, Phaéton, Ixion, Icare)
Jan Favre, né à Anvers en 1958, est dessinateur, sculpteur, chorégraphe, metteur en scène de théâtre et d’opéra très intéressé par les reflets du scarabée, en a utilisé une multitude de carapaces (exosquelette) liées par fil de fer sur cage de métal pour créer son Mur de la montée des Anges en 1993, silhouette féminine bien en chair mais sans corps. C’est un oxymore : âme légère (cf. l’Egypte) liée au lourd corps féminin. C’est un travail sur la dualité : fragilité des scarabées/cage de métal, vie/mort, vide/plein, nature/spirituel etc.
Au XVIIe siècle Le paysage pour lui seul devient un véritable genre dont Roelandt Savery (1576-1639), qui parcourt le Tyrol pour l’empereur Rodolphe II et étudie les animaux du zoo, est un maître. Il est un des premiers à pratiquer la perspective atmosphérique, sans même utiliser l’alibi d’une scène d’histoire, comme dans Paysage montagneux. Aux Pays Bas, le thème de l’eau est vite prépondérant chez Jan van Goyen (1596-1656) Bord de rivière, ou Paysage à la cabane. Salomon Van Ruysdael (ap.1600-1670) utilise la même technique d’alternance du clair et du sombre. Dans Paysage hollandais, 2/3 de ciel pour 1/3 d’eau, ou de terre, comme le fera Boudin plus tard. Jan Frans Soolmaker (1635-1686) est connu pour ses paysages italianisants comme Paysage aux animaux (où une femme épouille son compagnon), tout comme Jan Weenix (1640-1719) peintre de décors néerlandais et de natures mortes qui peignit Paysage italien dans sa jeunesse
Le portrait connaît un regain d’intérêt dans les pays du nord au XVIe siècle. Les artistes voyagent et subissent diverses influences. Le Portrait d’une dame âgée du musée de Caen (48 ans ! Son époux le Fauconnier est à Brunswick), peint par Frans Floris (v.1520-1570) en 1558, fait suite à un séjour romain où il a étudié les antiques, Michel ange et les vénitiens, dont il a l’habileté pour rendre les matières. Mais il garde sa particularité en présentant son modèle de face, vivante et sans les conventions stylistiques en vigueur. En montrant le fort caractère de cette honnête femme, il annonce le portrait baroque du Bernin. Le portrait de l’orfèvre Wenzel Jamnitzen par Nicolas de Neufchâtel (1527-1590), qui dut s’enfuir vers la Frise, Prague puis Nuremberg après son adhésion au calvinisme, est plus austère malgré un sens du détail par le traitement des objets (bouquet en argent, statuette, livre et bâton de conversion dont le modèle était l’auteur) ; le sablier prouve que c’est une vanité.
Au XVIIe, le protestantisme supprimant la peinture religieuse, le portrait devient valeur refuge. L’influence de Dûrer est grande, celle de l’Italie aussi. Apparition du portrait collectif d’associations, guildes etc. Avant l’arrivée de Rembrandt, Thomas de Keyser (1596-1667) est le portraitiste le plus sollicité d’Amsterdam pour ses petits formats mais aussi ses portraits de groupe. Le Néerlandais Nicolas Maes (1634-1693), qui a d’abord exploité la leçon de Rembrandt (calme, couleurs, lumière, tendresse), évolue vers la mondanité, ses tons précieux, poses ostentatoires et décors luxueux lui attirant de nombreuses commandes comme La famille van der Brandelaer v.1672. On est arrêté dans le temps. Portrait de Nicolas Hartsoeker, biologiste et physicien néerlandais qui pensait être l’inventeur du microscope par Gaspar Netscher (1636-1684) peintre raffiné et très fécond aux textures éclatantes.
La peinture de fleurs est un des aspects essentiels de la nature morte. Jan I Bruegel, dit de Velours se consacre surtout à la peinture de fleurs religieuse ou vanité le plus souvent, coupées comme Bouquet dans un vase, (1610) où il oppose simplicité du contenant et valeur du contenu, semées dans la nature ou en guirlandes autour de la Vierge ou de saintes peintes par Rubens. Osias de Beert (v.1580-1624) est aussi un des plus importants peintres flamands de natures mortes. Nature morte aux raisins, grenade et abricots, 1610, en est l’exemple. Vierge à l’Enfant dans une guirlande de Frans Ykens vers 1650 (Caen)
Pour la Peinture de la vie quotidienne, Peter Bruegel le jeune dit d’Enfer (1564-1638) copiait les tableaux de son père mais sans en étudier le contenu religieux et moralisateur (il avait 5 ans quand Pieter l’Ancien est mort). Son Dénombrement de Bethléem décrit l’auberge à la couronne verte dans une scène de vie quotidienne.
La tradition de l’arbre de mai est attestée en Flandre depuis le début du XIIIe siècle et c’est une de ses plus anciennes traditions populaires, rite de fécondité lié au retour de la frondaison car il symbolise les forces de la nature. Le narratif est secondaire, est à la fois une scène de genre qui montre la liberté des participants et un tableau de paysage.
La peinture d’Histoire rencontre un regain d’intérêt dès le début du XVIIe. Pierre Paul Rubens (1577-1640), peintre des archiducs Albert et Isabelle dès 1604, joue un rôle primordial pour fixer le langage pictural lié aux valeurs de la Contre Réforme. Le flamand Peter va Mol, qui mourut à Paris en 1650 après avoir participé à la fondation de l’Académie royale de peinture en 1648, travaillait dans cette tradition rubénienne. Son St Jérôme en prière montre une même utilisation des glacis pour le rendu de la peau. Pour le St Jérôme en prière d’un flamand inconnu, l’influence du Caravage (v. 1571-1610) s’ajoute à celle de Rubens pour le clair-obscur résultant de l’éclairage de la scène à la bougie. Le flamand Victor II Wolfvoet (1612-1652), peintre et marchand d’art, collectionne les “bozzetti” de Rubens et les utilise comme modèles de ses œuvres, comme pour le Baisers à la Porte Dorée, entre Anne et Joachim, vers 1650. Aimant travailler sur cuivre, il se spécialise dans les tableaux à double sujet : fleurs et scène religieuse. De Jan I van Kessel, (1626-1679) élève de son oncle Jan II Bruegel) Déploration du Christ entourée d’une guirlande de fleurs. Du néerlandais Willem Bartsius connu pour des paysages et des portraits (1612-1657) Vanitas de connaissance et de richesse.1635. On y sent l’influence de Rembrandt (1606-1669), arrivé à Amsterdam en 1632, où il crée un genre nouveau qui plait beaucoup à la cour et qu’illustre la Scène d’incantation de Jan van Buesem (1600-1649) où l’on voit apparaître un esprit derrière une bougie placée au centre du tableau. Considéré comme un des maîtres du XVIIe hollandais pour son travail de la matière et l’inventivité des représentations d’animaux dans un paysage, Nicolas Berchem (1620-1683) produit quelques scènes bibliques et mythologiques comme Le fils prodigue (1670) où apparaissent des animaux symboliques (la chouette-symbole de changement et de luxure ( ?), le singe- symbole de vanité et d’impudeur, allégorie du Diable vaincu s’il est enchaîné. Pieter Bruegel l’Ancien est un des premiers à avoir développé des “singeries” dans lesquelles l’animal prend la place de l’homme), et Sarah recevant Abraham des mains du roi Abimélec (1676)
L’architecture et les scènes de genre d’intérieur apparaissent à Anvers au XVIe siècle. Peu à peu elles deviennent des spécialités à part entière, la première demandant une maîtrise fine de la perspective Le Portrait en pied d’un homme sur un fond d’architecture montre ce goût), la deuxième aimant dépeindre la vie paysanne dans une veine truculente, volontiers satirique, la tradition aimant trouver une résonance comique. Dans les 7 Provinces Unies, détachées de la Flandre catholique, ce genre est extrêmement populaire, s’enrichissant de nouvelles formules : scènes villageoises et de taverne, femmes au travail, familles paysannes, marchés, animaux de ferme, chevaux, nocturnes etc. on parle de “concerts”, de “cuisines”, de “cabarets”.
Du cercle du peintre flamand virtuose David II Téniers (1610-1690), Les cinq sens (1646) se retrouvent dans une scène de cabaret. Vers le XIIe siècle la symbolique est devenue zoomorphe, ici ce sont l’occupation des personnages dans la taverne qui nous guident. Le peintre néerlandais Harmen van steenwyck (1612-v.1666), qui voyagea aux indes était un fin spécialiste de natures mortes, surtout de vanités simples et intimes en “manière fine”, généralement dominées par un crâne comme Cuisine avec nature morte où un homme est debout près d’un amoncellement de victuailles mais le pot à lait est cassé, un tableau représente un bateau sur des flots tumultueux ; c’est une vanité de richesses. Intérieur de cuisine d’Hendrick Martensz Sorgh (1610-1670) peintre baroque hollandais élève de David II Téniers, spécialisé dans les scènes d’intérieur avec paysans, les marchés, les portraits, les scènes d’histoire et les marines.
Elève de Rembrandt, le néerlandais Jan Victors (1619-1676) en appréciait le thème du bœuf écorché, autre élément de “cuisine”, d’autres lui préfèrent le porc écorché.
Les œuvres d’Hendick Kerstens, artiste autodidacte né en 1956 qui vit et travaille à Amsterdam et se consacre avec humour à la photographie depuis 1995, ont bien leur place dans l’exposition car elles nous rappellent les portraits néerlandais du XVIIe siècle, les œuvres de Vermeer. En regardant attentivement les photographies mises en scène de sa fille Paula on s’aperçoit que l’artiste utilise des ustensiles de notre époque qu’il met en valeur par la pose, la lumière, et l’attitude du modèle. Sa coiffure est faite de sac plastique, abat-jour torchon ou papier toilette, son cou est enfermé dans une collerette formée de centaines de napperons en papier ou d’une gaine d’aération…son vêtement est devenu intemporel pour rendre cette réalité contemporaine.
L’exposition se termine par Frozen Vanitas, très belle nature morte d’Hans Op de Beeck, un des artistes les plus renommés de Belgique où il est né en 1969. Il s’exprime par l’écriture, la mise en scène, la musique, les costumes et les décors accompagnant sa pièce de théâtre Nach dem Fest, le film d’animation, les photographies, le dessin, la peinture, la sculpture et l’installation. Il manie l’humour et la mélancolie, jette un regard critique sur notre monde. En verre de Murano incolore et sablé, l’œuvre a l’aspect d’un ensemble gelé, amoncellement d’objets classiques de la vanité traditionnelle auxquels des modernes s’ajoutent sur un guéridon caché sous une nappe “souple”, faite du même matériau. Verres et bougies voisinent avec les objets “indispensables” de notre temps : chaussures à talons, téléphone portable, cigarette dans un cendrier ou hamburger, sur lesquels un crâne est posé. Voilà un constat de décadence qui nous glace….. B.F.