Fédération Française du Lyceum Club International

Fédération Française du Lyceum Club International

Accueil > Clubs > CAEN-NORMANDIE > LA MEDECINE au temps de MOLIERE et de LOUIS XIV
Version imprimable de cet article

LA MEDECINE au temps de MOLIERE et de LOUIS XIV

Date : 21 janvier 2016

par le Docteur Alain Jéhan
Jean-Baptiste Poquelin naît en 1622, 16 ans avant Louis XIV. A l’âge de 35 ans, il est appelé auprès de Monsieur, frère cadet du roi, et connaît rapidement le succès avec “Les Précieuses Ridicules” sous le pseudonyme de Molière. Sa troupe devient bientôt la “Troupe du Roy” et Louis XIV lui assure soutien et protection face à ses ennemis lorsque sont joués “L’École des Femmes” et surtout “Le Tartuffe”. Collaborant avec Jean-Baptiste Lully, il multiplie les comédies et comédies-ballets dans lesquelles il se moque des travers des bourgeois et des courtisans. Il ne manque jamais une occasion de tourner en dérision des médecins, aussi prétentieux qu’inefficaces, dont la consultation se termine toujours par la prescription : “seignare, purgare, clysterisare”. Lui-même est confronté à leur impuissance face à la tuberculose qui le ronge et qui finira par l’emporter en 1673 dans une hémoptysie massive quelques heures après avoir joué le rôle du “Malade Imaginaire », alors qu’il n’a que 51 ans.
Dans le même temps, on assiste pourtant à une explosion des connaissances scientifiques : mathématiques, physique, optique, astronomie, techniques... La recherche médicale n’est pas en reste. Grâce au “Discours de la Méthode” de René Descartes, elle s’affranchit de la scolastique et fait deux pas de géants : d’une part, découverte de la circulation du sang par William Harvey (1628) ; d’autre part, invention du microscope par le drapier néerlandais Antoni van Leeuwenhoeck (1674). Ces avancées sont rejetées par le doyen Guy Patin, modèle du Diafoirus de Molière, qui qualifie Harvey de “circulator” (charlatan, en latin !)
Il faut remonter à l’Antiquité grecque pour comprendre la logique des thérapeutiques prônées par la Faculté de Médecine de Paris. Depuis Empédocle d’Agrigente (Ve siècle avant JC) on considère que l’Homme est composé comme l’Univers de quatre éléments (terre, air, eau et feu) entre lesquels doit régner un parfait équilibre. Hippocrate calque quatre humeurs sur cette théorie : sang, bile jaune, pituite (ou phlegme) et bile noire (ou atrabile). Qu’une humeur vienne en excès (pléthore) ou se corrompe (devient “peccante”), il importe de l’évacuer pour rétablir l’équilibre rompu. Mais pour aider la nature le médecin soit intervenir à des jours critiques, une fois que les humeurs dégénérées ont subi une coction favorisée par la fièvre. Réuni au IIe siècle avant JC en une soixantaine de volumes, le Corpus hippocratique aura une influence considérable jusqu’au XVIIe siècle grâce au travail de Galien et aux médecins arabes qui en éviteront la perte pour l’Occident lors des invasions barbares.
Au IIe siècle après JC, Galien, médecin des gladiateurs à Pergame puis à Rome, reprend les travaux d’Hippocrate, les commente, et écrit une œuvre colossale. En raison de l’interdiction d’autopsier, tant à Rome que sous l’Église, ses conceptions erronées de l’anatomie et de la physiologie héritées d’Aristote vont peser lourdement pendant 1500 ans. En revanche, il classe les plantes médicinales et pose les bases de la pharmacopée “galénique”. A partir du IVe siècle, les précieux manuscrits voyagent de Byzance en Perse puis jusqu’en Andalousie, où ils sont enrichis avec note astrologique par les travaux des Arabes (Avicenne, Averroès) et des Juifs (Maïmonide) avant de revenir en Italie du Sud (école de Salerne). Ils auront fait un tour de la Méditerranée et connu trois traductions successives, du grec au syriaque puis à l’arabe et enfin au latin.
Mais au XVIe siècle tout est remis en cause par l’alchimiste, astrologue et médecin suisse Paracelse. Pour lui, l’homme et l’univers sont composé de sels, de soufre et de mercure, et il faut utiliser ces composants chimiques pour rétablir l’équilibre rompu par la maladie. Grand voyageur, il se base sur l’observation et l’expérience, tout en recourant à l’astrologie, aux amulettes et à la théorie des signatures. Il rejette les travaux d’Hippocrate, de Galien et d’Avicenne, dont il brûle les œuvres publiquement en 1527. Parmi les métalloïdes, il prône l’usage de l’antimoine, déclenchant une guerre qui va durer un siècle. D’abord interdit par le Parlement de Paris, l’antimoine sera recommandé après la guérison miraculeuse du jeune Louis XIV au siège de Calais (1658). Après Paracelse, les médecins vont se diviser en herboristes (galénistes), représentés par la Faculté de Médecine de Paris, et en chimistes (paracelsiens, dont les tâtonnements ont fini par valider des remèdes initialement basés sur l’alchimie), représentés par la Faculté de Médecine de Montpellier.
Sous Louis XIV, le médecin doit se contenter de ses cinq sens et de ce que lui a enseigné la Faculté de Médecine de Paris (les dogmes des anciens Grecs) pour établir un diagnostic basé sur son expérience. Ne disposant pas encore du stéthoscope, du chronomètre, du thermomètre ni du moindre examen complémentaire, il attache une grande importance à l’examen des urines et des selles pour apprécier la coction des humeurs. Il est expert en botanique mais dispose de peu de médicaments efficaces et doit affronter la concurrence des empiriques, qui cherchent à faire fortune et à se placer à la Cour lorsqu’ils se sont procurés d’utiles remèdes exotiques dont ils gardent le secret.
Le principal ennemi, ce sont les fièvres, qu’on ne sait pas mesurer mais qu’on s’attache à classer, depuis les fièvres simples éphémères jusqu’aux fièvres contraires à la vie, en passant par les fièvres tierces et quartes dues au paludisme qui règne à Versailles, construit sur des marais. Pour lutter contre les plus graves, on n’hésite pas à recourir aux extraits de vipères, à l’ambre gris de cachalot et aux poudres de pierres précieuses. Elles n’épargneront pas la descendance du roi, qui voit partir avant lui son fils (variole), l’aîné de ce dernier et son épouse (rougeole), ainsi que leur petit Duc de Bretagne, âgé de 5 ans (rougeole). Seul survivra son frère de 2 ans, le duc d’Anjou, futur Louis XV, arrière-petit-fils de Louis XIV.
Les prescriptions du médecin sont appliquées par l’apothicaire et par le barbier-chirurgien, sur lesquels la Faculté de Médecine tient à garder la main. La pharmacopée reste avant tout végétale, alliant les simples à des plantes venues de l’Orient (rhubarbe, anis, camphre, santal) et des Amériques (quinquina, ipéca). On y associe toutes sortes de remèdes à base d’animaux sous toutes les formes (jusqu’à leurs déjections, ou à la licorne), avec un intérêt particulier pour les vipères du Poitou. Les produits humains sont également prisés sous une forme présentable (essence d’urine, crâne et graisse de pendu), les momies représentant le nec plus ultra sous forme de poudre ou de liqueur odorante (mumie).
A côté des vomitifs et des purgatifs, les clystères (ou lavements) constituent l’essentiel des revenus des apothicaires. Chacun se doit de posséder sa seringue en étain, avec embout en ivoire chez les riches, en bois pour les pauvres. La pudeur n’est pas de mise à l’époque, mais le “soi-même” évitera de présenter son séant à l’apothicaire. Non dénuées de complications, les saignées sont pratiquées par le barbier-chirurgien. Comme les lavements elles visent à évacuer les humeurs peccantes en excès. On n’hésite pas à prescrire des saignées préventives, d’autant qu’on évalue le volume sanguin à 24 litres et non 4 ou 5 : c’est par les tétées répétées que les nourrices produisent leur excellent lait !
Sans anesthésie, sans antisepsie et bien sûr sans antibiotiques, les grandes opérations restent périlleuses. La chirurgie de la maladie de la pierre, outre son caractère affreusement douloureux, expose à de graves séquelles et est grevée d’une mortalité très importante. On ne se fait opérer qu’à la dernière extrémité.
Le règne de Louis XIV aurait pu se terminer lors de son opération de la fistule anale à l’âge de 48 ans. Ce fut au contraire un plein succès pour le chirurgien Félix, on donna un Te Deum et Lully composa un air qui devait devenir le “God Save the King” grâce à Haendel. L’année précédente, le roi s’était fait arracher des dents de la mâchoire supérieure et y avait laissé un morceau de son palais, avec retour par le nez des liquides qu’il absorbait et haleine nauséabonde. On avait dû recourir avec succès à l’application de quatorze “boutons de feu”. Conscient de représenter la grandeur de la France, le roi s’était comporté courageusement en ces circonstances. Continuellement atteint de maladies liées à son mode de vie (goutte, abcès, tænia), Louis XIV a vécu 77 ans pour finalement décéder d’une gangrène de la jambe, compliquant son diabète, le 1er septembre 1715. Alors qu’il allait s’éteindre, un charlatan du nom de Lebrun réussit à l’approcher pour lui faire absorber son “elixir vitae”, bien entendu sans résultat durable. Comme quoi même au cœur de la Cour on n’était pas à l’abri des charlatans sévissant sur le Pont-Neuf pour profiter de la crédulité d’un peuple incapable de s’offrir les services des médecins diplômés… Alain Jéhan