Fédération Française du Lyceum Club International

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LE CHEMIN de la TRAHISON

Date : 31 janvier 2019

"La Norvège à l’heure de Quisling" conférence d’Eric Eydoux
Eric Eydoux, d’origine franco-norvégienne, est un spécialiste des langues, littératures et civilisations nordiques ; il a terminé sa carrière comme maître de conférence au département d’études nordiques de l’université de Caen et a lancé en 1992 le festival "les Boréales de Normandie" ; il a aussi traduit un certain nombre d’ ouvrages norvégiens, étant lui-même auteur ; ses deux derniers livres sont un roman policier, "Sus au châtelain", et un ouvrage historique "Le chemin de la trahison ; la Norvège à l’heure de Quisling". Il nous présente rapidement la Norvège, pays peu peuplé de 5 millions d’habitants pour une surface de 385 000 km2 et qui compte parmi les pays les plus riches du monde, avec une politique sociale très développée ; elle est considérée comme le pays le plus démocratique et le plus pacifique du monde. C’est aussi le pays des arts et des lettres, le compositeur et pianiste Edvard Grieg a connu un grand succès à Paris à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.
Vidkun Quisling est né en juillet 1887 dans le comté de Telemark, fils de pasteur et aîné de quatre enfants. Le jeune Quisling est décrit comme timide et discret. C’est un bon élève, il passe les examens d’entrée à l’Académie Militaire de Norvège avec succès, décroche son diplôme en 1908 avec les meilleures notes et, en 1911, entre à l’Etat Major comme aspirant ; une brillante carrière militaire semble s’ouvrir à lui. En 1919 il rejoint la délégation norvégienne à Helsinski en tant qu’agent de renseignement, et quitte la Finlande en 1921 pour participer aux opérations humanitaires d’Ukraine, dirigées par son compatriote Nansen pour le compte de la Croix Rouge. En août 1922 il épouse une jeune fille de 17 ans, Alexandra Voronina, "Acha", qu’il semble avoir voulu tirer de la misère. Un an après, et en dépit de son précédent mariage, Quisling rencontre une Ukrainienne de 10 ans sa cadette, Maria Passetchnikova. La mission humanitaire prend fin en septembre 1923, Quisling quitte l’Ukraine avec ses deux compagnes... et participe encore à des projets humanitaires menés par Nansen, qui meurt en 1930. C’est l’occasion pour Quisling de faire la une d’un quotidien avec l’article "Réflexions politiques au moment de la mort de Nansen", dans lequel il reprend les idées de Nansen : "instaurer un gouvernement fort et accorder davantage d’importance aux questions de race et d’hérédité". En 1931 il siège au bureau de l’Organisation Nationaliste fondée par Nansen et il est nommé ministre de la Défense. En 1933 il fonde un parti politique : "Nasjonal Samling" (union nationale) ; les résultats aux élections de 1933 sont décevants pour lui, le NS ne réunit que 2% des voix et aucun de ses candidats ne siège au Parlement. Dans les années 1935-1936, le NS adopte une structure proche de celle du parti nazi : ses membres portent des chemises brunes, adoptent le salut fasciste, le parti se dote d’une aile paramilitaire "Specialavdelingen", rebaptisée "Hird" par la suite (mot de la vieille époque viking nordique signifiant troupe d’hommes). Les résultats électoraux de 1936 sont un échec total pour le NS mais, en 1939, Quisling passe l’été en Allemagne et au Danemark et apporte un soutien de plus en plus clair à Hitler à qui il envoie ses vœux à l’occasion de son anniversaire ; il se rapproche aussi de l’idéologue du parti nazi Alfred Rosenberg et rencontre Hitler en décembre 1939.
Le 9 avril 1940 l’Allemagne envahit la Norvège qui, malgré sa neutralité, revêt une grande importance stratégique : les Allemands veulent absolument avoir le contrôle sur le port de Narvik, duquel sont expédiées de grandes quantités de minerai de fer suédois dont l’industrie de guerre allemande est dépendante. Narvik, situé au nord sur la mer de Norvège, est sur un itinéraire très important en hiver, quand la mer Baltique est bloquée par les glaces. D’autre part, le contrôle des aérodromes norvégiens permettra aux avions de reconnaissance allemands d’opérer dans l’Atlantique nord sans survoler les côtes britanniques. L’un des objectifs est de s’emparer du roi Haakon VII et des membres du gouvernement mais le Président du Parlement norvégien les fait évacuer vers l’est du pays et le navire allemand transportant les personnes censées assurer le nouveau gouvernement est coulé par les Norvégiens dans le fjord d’Oslo. La confusion qui règne alors incite les Allemands à entrer en contact avec Quisling, ils se mettent d’accord avec lui sur la nécessité d’un coup d’Etat et Quisling annonce à la radio la formation d’un nouveau gouvernement dont il est le 1er ministre. Il ne reste au pouvoir qu’une semaine car, ne disposant d’aucune légitimité populaire ou officielle, il se heurte à la résistance des fonctionnaires.
Le 24 avril 1940 Hitler nomme Josef Terboven "Reichskommissar" de Norvège et, à la fin de l’année1940, la monarchie est suspendue. Le roi, qui s’est réfugié en Angleterre, refuse d’abdiquer et appelle à la résistance ; Quisling occupe la fonction de 1er ministre sans le titre, 10 membres du cabinet sur 13 sont issus de son parti. Le gouvernement renforce la répression, des communistes et des syndicalistes sont arrêtés et Quisling approuve les décisions prises par Terboven, qui le nomme en
1942 au poste de "Ministre Président". Le 12 mars la Norvège devient officiellement un pays à parti unique et de nouvelles lois réduisent la liberté d’expression. Lorsque Quisling tente de contraindre les enfants à rejoindre des organisations sur le modèle des Jeunesses Hitlériennes, de nombreux enseignants et ecclésiastiques démissionnent en signe d’opposition et un vaste mouvement de protestation s’ensuit. Les enseignants sortent vainqueurs de ce bras de fer. En 1942 est effectué un recensement des Juifs, à l’initiative des Allemands mais avec l’aide du gouvernement collaborateur. Les Juifs de sexe masculin sont arrêtés à partir d’octobre et envoyés dans des camps de concentration (principalement à Berg) où ils sont surveillés par des membres du "hird" ; leurs biens sont réquisitionnés. Puis les prisonniers sont ensuite déportés avec leurs familles à Auschwitz. La résistance est de plus en plus active et de nombreux membres du parti NS démissionnent par crainte de représailles. Milorg, organisation militaire et principal mouvement de la résistance norvégienne, a pour missions le sabotage, l’attaque des positions allemandes et l’escorte des civils qui fuient vers la Suède neutre. Sa réussite la plus célèbre est la destruction de l’usine d’eau lourde de Vemork en 1943, évènement qui a inspiré deux films. Le pire acte de représailles des Allemands a lieu au printemps 1942 dans le village de Telava où des innocents sont exécutés comme à Ouradour-sur-Glane ; ce village joue en effet un rôle important dans le trafic des Shetland Bus entre la Norvège et la Grande–Bretagne, bateaux de pêche utilisés pour transporter des agents de renseignement, des résistants ; en hiver ils naviguent la nuit et posent des mines. En mai 1944 Quisling veut réquisitionner, au profit de l’effort de guerre allemand, tous les Norvégiens mâles nés entre 1921 et 1923 ; c’est un échec, les jeunes s’enfuient dans les campagnes où ils reçoivent l’aide de la résistance, à peine 300 hommes sont mobilisés sur les 70 000 visés par cette mesure. Finalement, Quisling n’a pas d’autre choix que de se rendre avec les membres de son gouvernement le 9 mai 1945 ; il est transféré à la citadelle d’Oslo pour y attendre son procès, qui a lieu le 20 août 1945. Pour sa défense Quisling, qui plaide non-coupable sur tous les chefs d’accusation, minimise ses liens avec l’Allemagne. Il est condamné à mort et fusillé par un peloton d’exécution le 24 octobre 1945, au pied de la citadelle. Ses dernières paroles sont : "mon procès n’était pas équitable et je meurs innocent". Son corps est incinéré mais ses cendres, restées en possession des autorités qui craignaient que la tombe soit profanée, sont finalement rendues à sa veuve Maria en 1959 et enterrées dans sa province natale du Telemark.
Quisling est l’un des Norvégiens les plus célèbres de l’histoire. Son nom de famille est passé dans la langue anglaise comme synonyme de "traître" à la suite d’un éditorial du Times, d’avril 1940, intitulé "Quislings everywhere" : des Quislings partout. M.S