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LE HAVRE, TERRE de MIGRATION

Date : 21 avril 2016

Naissance du Havre
Les destructions partielles du port d’Harfleur par les anglais au cours de la guerre de Cent ans, et l’envasement de celui d’Honfleur dont se plaignaient auprès du roi les marchands rouennais, amènent à considérer la création d’un nouveau port dans l’estuaire. Le 7 février 1517, François 1er charge une commission de trouver un “havre”, abri tant de guerre que de commerce, en baie de Seine. Par nécessité politique et économique le choix se porte sur le site du Havre de Grâce, (ex crique des Perroys) en rive droite de l’estuaire dans une zone très marécageuse. Les travaux sont entrepris, et le port utilisé dès octobre 1518.
Pour faciliter l’installation d’un premier bourg sur la paroisse Notre Dame et faire vivre le port, François 1er accorde aux habitants actuels et futurs, une exemption de taille et de franc salé. La première muraille d’entrée est construite. En 1541, le roi fait appel à l’urbaniste italien Bellarmato, qui a travaillé à Venise, pour agrandir la ville. Les quartiers St François, les Barre, et Leurre sont créés, les fortifications sont renforcées par des bastions triangulaires. En 1627 Richelieu fait reconstruire une citadelle. En 1778 Vauban accentue les pointes défensives et les fortifications. En 1787 la ville est restructurée vers l’est afin de créer trois bassins et un canal vers Harfleur. Au XXe s. les communes limitrophes, Ingouville, Ste Adresse, Le Perroys sont intégrées au Havre.
Un sujet de thèse inédit
François 1er, par l’édit de Villers-Cotterets en 1539, avait demandé la tenue de registres paroissiaux des baptêmes, prémices de recensement pour levée d’impôts afin de renflouer les caisses de l’Etat. La demande, renouvelée en 1579 par l’ordonnance de Blois, reste globalement peu efficace. Avant 1600 seulement 8 à 12% des paroisses les tiennent sauf dans la région de Rouen où ces registres paroissiaux des Baptêmes, Mariages et Sépultures sont tenus dans 85% des paroisses sur directive similaire de l’archevêque de Rouen, transmise à tout le clergé du diocèse, dès 1520. L’objectif est double : d’une part connaître l’âge des futurs prêtres pour ajuster leur rémunération, et d’autre part mieux appréhender les liens de parenté pouvant faire obstacle aux mariages. A partir de 1540 ses successeurs poursuivent la tâche en envoyant, chaque année dans les cures, des émissaires-contrôleurs pour rendre compte de leur tenue. La pointe du petit Caux et le Havre détiennent ainsi les plus vieux registres.
A partir de ces sources, il y avait d’autant plus de place pour une thèse sur la population de cette région que l’historiographie ne retrouvait pas d’étude préalable sur la population en Seine Maritime au XVIe s.
Ont ainsi été dépouillés 250 000 actes des registres paroissiaux de 49 communes jointives du petit Caux, représentant 372 km2, et 65 000 personnes lors de la Révolution. Manquent cependant les informations concernant les huguenots/protestants/réformés qui ne figurent pas sur ces registres catholiques alors qu’ils étaient nombreux au XVIe s.
Contexte historique local
La première moitié du XVe s. est marquée par de nombreux conflits avec les Anglais qui massacrent la population des villages et ruinent les abbayes. Un début de repeuplement est observé à partir de 1475 en provenance des régions voisines, Picardie, Rouen, Basse Normandie, ceinture parisienne. Le nombre de feux passe de 528 en 1473 à 834 en 1494.
La deuxième moitié du XVIe s. est marquée par les guerres de religion : protestants du parti huguenot pro-anglais, contre catholiques. Entre 1559 et 1565, quand la ville du Havre est aux mains des Anglais, plus aucun registre catholique n’est tenu.
Durant cette période, peu de protestants abjurent, et très peu de mariages mixtes sont observés (seulement 1201 en 100 ans). L’enlèvement d’une jeune fille protestante par un jeune homme catholique pour l’épouser sans autorisation parentale et grâce à la complicité d’un curé bienveillant, a été cause d’un procès… sans doute, en arrière plan, de l’absence de gestion de la dot.
Relation ville-campagne
Autour de la ville du Havre s’installe une ceinture nourricière faite de vergers, petits bois, bosquets, pâturages avec bovins, ovins, volaille, et cultures maraîchères. Les paysans des environs participent aux corvées de curage des fossés et viennent au grand marché de la ville écouler leurs produits. Entre la ville et cette ceinture, se trouvent des espaces intermédiaires, agrégats modestes formant des “faux bourgs” ou des hameaux hors, installés le long d’une voie, et regroupant une activité artisanale. En attestent les noms de rues : des brasseurs, des tanneurs, des moulins, des laiteries etc.
Mouvements de population
En 1587, des cauchois fuient la misère devant les invasions anglaises ; il arrive qu’ils demandent ensuite une lettre de rémission (de pardon) au roi pour être autorisés à revenir dans leur village.
Minorités religieuses
Les huguenots protestants de la religion réformée ne sont pas recensés
Les juifs semblent avoir été très peu nombreux, malgré l’existence d’une rue aux juifs.
Les horsains
Ce sont les étrangers à la région, en l’occurrence au pays de Caux.
Des bretons maçons sont arrivés en 1517 pour la construction du port ; ils sont 8 sur 53 dès la deuxième semaine des travaux, puis 200 sur 365. Des échanges commerciaux s’instaurent avec les villes des côtes bretonnes pour le sel, et avec Lorient pour la compagnie des Indes. En 1840, la colonie bretonne représente 10% de la population du Havre. Actuellement 25% de la population du Havre aurait un ancêtre breton !
Les migrations “forcées”
Les contacts avec les Maures/barbares sont établis dès la fin du XVe s, avec la découverte des Canaries. De 1571 à 1588, plus de 100 voyages sont recensés entre le Havre et les Canaries. En 1628, 95 marins havrais sont même retenus captifs par les corsaires barbaresques. Entre 1560 et 1680, seulement 900 individus seraient entrés par le Havre. Il s’agit d’une migration d’appoint, marginale ne représentant en 1793 que 1% de la population havraise L’esclavage n’est pas dans la mentalité du normand qui a conscience au contraire de la dignité équivalente de tous les hommes. Au cours des 2deux siècles, seulement 175 baptêmes d’africains sont notifiés, mais paradoxalement sans qu’aucun acte de mariage ou de sépulture correspondant, ne soit retrouvé ensuite.
Des individus dits nègre, indien, maure, négriton, mulâtre, barbare, sont cités. Ils pouvaient avoir été “prélevés“ et protégés par un navigateur, ou bien avoir été libérés par des marins havrais lors de pillages de navires hollandais et anglais les retenant comme esclaves. Ils s’insèrent et deviennent “truchement” c’est à dire interprète, soldat, matelot, cordonnier, charpentier, cuisinier, marchand limonadier, aubergiste, serviteurs/servantes près de l’élite des gens de mer ou de l’aristocratie locale.
Aux XVIIe et XVIIIe s, le commerce des noirs qui prospère à la Rochelle, Nantes, et Lorient, gagne cependant le Havre. Plus de 100 000 africains sont déportés vers les Antilles à l’issue de 190 voyages au seul départ du Havre.
Parmi les jeunes “idolâtres” prélevés sur les côtes africaines ou d’Amérique latine et rapportés par des navires marchands aux côtés du bois rouge, se trouvent quelques parcours d’exception :
-  un certain Isoméric, fils d’un prince de tribu indienne, marié à la nièce de son navigateur protecteur et mort à 94 ans après avoir fait 18 enfants.
-  Jean Baptiste Medor, de St Domingue qui devient maître de danse à Caen et donne des prestations dans les châteaux locaux en s’accompagnant au violon.
-  Tocala, employé par Cuvier pour chasser les oiseaux sur ses terres.
-  le maure Poisblanc, converti au protestantisme qui, à Dieppe, prend la tête de la révolte contre les catholiques, armé d’une pique d’espadon très efficace et qui sera exécuté pour l’exemple.
-  un domestique de Louis Legrand, armateur du Havre, qui devient coiffeur pour dames puis perruquier et épouse la fille d’un marchand de bois.
-  Charles Augustin Tati, de St Domingue, qui repart émancipé chez lui pour devenir courtier puis capitaine de navire et faire fortune en 3 ans.
La région normande a profité de toutes les voies commerciales établies grâce au port du Havre. Elle a été protégée de la disette malgré une exposition aux tempêtes, épidémies et dévastations dans l’arrière-pays. M.Th.B