Fédération Française du Lyceum Club International

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LE JARDIN SECRET des HANSEN

Date : 22 novembre 2017

Le Conseiller d’Etat Titulaire Wilhelm Hansen (1868-1936) et Henny (1870-1951), son épouse, ont créé entre 1916 et 1918 une collection de peintures, audacieuse pour l’époque et unique en Europe du Nord. Grâce aux travaux en cours dans Ordrupgaard, imposante demeure-musée de ces esthètes à 10 km au nord de Copenhague (le percement d’une nouvelle aile, souterraine, va permettre de présenter les 50 % d’œuvres mises en réserve), le musée Jacquemart-André a la chance de pouvoir présenter une sélection de plus de 40 tableaux peu connus en France. D’une autre génération, une même passion pour le paysage contemporain animait Edouard André (1833-1894) et ce couple.
Le Volapük (langage universel mis au point par un pasteur allemand du XIXe siècle) fit se rencontrer ce couple féru d’art et d’utopies sociales. A 28 ans Wilhelm Hansen créa une société d’assurance-vie réservée aux classes démunies, leur accordant des facilités de souscription sans certificat médical ; Parmi les filiales établies en Europe, une le fut à Paris. En 1893 Wilhelm Hansen, qui collectionnait l’art pictural de l’Age d’or danois (fin XVIIIe ->mi XIXe) grâce aux conseils de son ami d’enfance le peintre Peter Hansen et du paysagiste Karl Madsen, vint la visiter. Fréquentant le Salon et les galeries, il devint l’ami d’experts comme Durand-Ruel et Ambroise Vollard, il suivit Théodore Duret, grand promoteur de l’Ecole de Barbizon, d’Eugène Delacroix et des Impressionnistes, dans les ateliers. Son enthousiasme décupla lors de l’exposition de 1914 à la galerie Nationale de Copenhague et, en deux ans seulement de 1916 à Juillet 1918, il acheta 156 œuvres majeures, de David à Matisse. Qualité, et excellent pédigrée de ses œuvres représentant l’amour du couple pour la nature et l’humanité et sa volonté de réussir à présenter 12 tableaux couvrant chaque période majeure de chaque artiste afin de comprendre son évolution. En 1918, pour faire connaître l’art français aux scandinaves par des expositions d’importance, Wilhelm Hansen créa l’Association pour l’Art Français avec les collectionneurs Paul Jamot et Georges Viau et il décida, avec son épouse, d’ouvrir au public chaque lundi la galerie d’art de leur maison d’Ordrupgaard. Des actions pour l’art français furent menées, comme celle qui consista à réunir une somme d’argent considérable pour la reconstruction de la cathédrale de Reims.
1922 fut une année noire : la Landmandsbank, qui lui avait accordé de très importants prêts pour ses achats, fit faillite. Les Hansen durent “brader” la partie française de leur magnifique collection, exportée essentiellement vers la Suisse, les Etats-Unis et le Japon car l’Etat danois ne souhaita pas l’acheter, sauf la Ny Carlsberg Glyptotek de Copenhague qui acquit douze des plus précieuses œuvres. Dès 1923, finances rétablies, les Hansen reconstituèrent peu à peu leur collection de peinture française. La galerie fut réouverte en 1925. Dans l’exposition, les paysages, considérés comme genre préféré des Impressionnistes, sont à l’honneur.
Tout commence avec Camille Corot (1796-1875), “dernier des classiques, premier des modernes”, pionnier de la peinture en plein air et maître incontesté de la nouvelle génération. A un air d’Italie, succède le théâtre romantique, des nymphes qui dansent, des routes et un pont, ses motifs de prédilection. Un moulin à vent se dresse en haut du chemin, dans un paysage extrêmement structuré.
Claude Monet (1840-1926) lui succède ; fond de tableau en forêt de Barbizon ou mer et falaises de Normandie précédent les 77 ponts peints à Londres depuis sa chambre du Savoy, avec effets de brouillard ou non. Dans chacune de ses toiles il y a peu de couleurs dominantes, souvent du bleu et du rose. Son goût pour la série rompt avec la tradition classique de “l’œuvre, expression finie d’un fragment de la réalité” (P.Lang).
Camille Pissarro (1830-1903), doyen de l’Impressionnisme, n’est pas français car né à St Thomas alors Antilles danoises (îles Vierges actuelles). Durant sa période de Pontoise ses amis Cézanne et Gauguin le considèrent comme chef de file d’une école locale, voulant toujours construire, expérimenter de nouvelles techniques et de nouvelles juxtapositions de couleurs pures et mélangées, dans des lieux jamais encore peints. En 1885 à Eragny, très intéressé un temps par la démarche scientifique du jeune Seurat, il s’essaie quelque temps au divisionnisme de la touche mais le juge trop astreignant pour rendre la nature dont il a la passion ou l’atmosphère d’un lieu, et l’abandonne, tout en conservant la juxtaposition de couleurs pures et complémentaires à l’intensité restituée par le cerveau et la rétine. Son jeu des différences de largeur et d’épaisseur de touche réussit particulièrement aux effets de neige étudiés toute sa vie.
Armand Guillaumin (1841-1927), aux sujets alors jugés peu séduisants, est moins remarqué que ses amis lors des six expositions Impressionnistes auxquelles il participe. Vincent Van Gogh est fasciné par sa technique et par ses thèmes reflétant la modernisation en marche, celle que les peintres de Barbizon ont rejetée : Aux lueurs de l’aube, près d’un de ses ateliers des quais de Paris, Guillaumin peint les barges, les grues de déchargement, les matériaux entassés ; un sublime coucher de soleil peut illuminer un terrain vague, limite nette entre la nature et les hommes.
La vie quotidienne sur les berges, autant que le rythme des saisons et les ciels, fascine un autre adepte de la peinture en plein air : l’anglais Alfred Sisley (1838-1899). Comme Corot, il prépare ses œuvres peintes par de nombreux dessins : la grue de débarquement des péniches est, avant tout, un élément graphique exécuté sur une sous-couche bleu clair étalée largement. Sensible aux lieux il éclaircit sa palette en quittant Paris et sait, mieux que tous, rendre l’eau par petites touches rapides et juxtaposées ; l’inondation à Bougival et ses reflets par exemple.
Revenu dans le Doubs en 1849 car il veut être plus près de la nature, Gustave Courbet (1819-1877), opposé à la hiérarchie des genres et au centralisme parisien, change là de style et devient représentant radical du courant “réaliste”. Les tréfileries de la Loue sont la figuration d’un monde réel mais aussi l’expression d’un monde d’exploiteurs et d’exploités ; il y a très souvent un message caché dans les toiles de ce peintre en atelier : un épisode de chasse au chevreuil est à la fois appel à l’indépendance et allégorie de l’amour, les falaises d’Etretat, qui semblent indestructibles, sont battues par des flots incessants qui vont finir par les briser, comme le pouvoir politique le sera, sapé par la démocratie qui monte… Proche de Proudhon, membre de la Fédération jurassienne de Bakounine, celui qui refuse la Légion d’Honneur proposée par Napoléon III prend une part active dans la Commune de Paris et, jugé responsable de la destruction de la colonne Vendôme, en sort brisé et exilé.
Charles-François Daubigny (1817-1878) et son fils Karl Daubigny (1846-1886) (moins idyllique que son père) sont des paysagistes de la vallée de l’Oise, dont ils captent les changements de lumière incessants à partir du Bottin, leur petit bateau. Jules Dupré (1811-1889) peint d’après nature ; très inspiré par les grands hollandais du XVIIe siècle, il opte pour un véritable “paysage-portrait”, parfois symbole chez lui aussi des malheurs du temps.
Les Hansen ont aussi aimé le portrait et particulièrement une petite esquisse d’Auguste Renoir (1841-1919), souvent considéré en son temps comme “portraitiste attitré de la bourgeoisie” (la plus grande part de sa production, tel le portrait d’une roumaine pour lequel il ose un trio de couleurs très critiqué, extrêmement moderne pour son temps), représentant Lise, sa maîtresse et modèle favori, assise dans l’herbe et totalement en harmonie avec la nature. L’indépendante Berthe Morisot (1841-1895), seule femme à participer à la création de la “Société anonyme coopérative d’artistes peintres, sculpteurs, graveurs et lithographes ” le 27 décembre 1873, les futurs Impressionnistes, montre aussi son esprit frondeur en peignant Marie Hubbart, amie de sa mère, dans une attitude réservée au cercle des intimes car son intérêt va à la représentation de la psychologie de son modèle, en l’instant.
On possède peu de tableaux d’Eva Gonzalès (1849-1883), la jeune “rivale ” de Berthe Morisot car seule élève de Manet. Comme lui elle préfère exposer au très traditionnel Salon et, comme lui, sa couleur focale est le noir, mais pas sur le portrait poétique de sa sœur convalescente.
Edgar Degas (1834-1917) qui a encouragé Berthe à faire partie du groupe de 1873, est un dessinateur hors pairs, qui structure énormément des œuvres souvent réalistes, que ce soit pour représenter les enfants de ses cousins Musson, à la Nouvelle Orléans, ou les femmes. Le pastel est son médium préféré mais il peut donner à une huile très fluide, appliquée en fines couches, l’aspect d’un pastel, ou privilégier le “non finito”.
Paul Cézanne (1839-1906), qui voulait “faire de l’Impressionnisme quelque chose de solide et durable comme l’art des musées” prend ses distances avec l’Impressionnisme initial. Ses 9 Baigneuses de 1895, à l’équilibre outré, sont le thème d’une peinture très construite dans un environnement bleuté proche de l’aquarelle ; statiques, elles semblent inspirées par une frise classique, bien éloignées de rondeurs de celles de Renoir…
Dans la collection Ordrupgaard, fruits et fleurs ont aussi leur place.
L’agréable corbeille de poires d’Edouard Manet (1832-1883), une des dernières œuvres de Manet, avait la préférence de Wilhelm Hansen comme ultime dessert après la glace. Une Nature morte d’Odilon Redon (1840-1916) n’en a plus les douces nuances, les couleurs sont éclatantes, le graphisme est simplifié ; en 1886 l’art de ce peintre et graveur change, il rencontre les symbolistes et Paul Gauguin (1848-1903) qui lui fait oublier ses noirs et l’influence par le raffinement de ses accords et la solidité de ses formes. Gauguin qui cultive les fleurs dont il quémande des graines, celui dont les figures ont la prédilection : sa petite fille par exemple, dont le rêve est représenté par des notes de musique et des couleurs pastel sur le papier peint de la chambre. “Tout se passe en ma folle imagination”. Deux paysages de Pont-Aven nous montrent l’incroyable évolution de 1888, à Arles, auprès de Vincent Van Gogh. Il décentre la composition aux couleurs pures juxtaposées aux complémentaires. Ses Arbres bleus, mystérieux par la phrase qui les accompagne, annoncent la période des îles ; Adam et Eve de 1902 exprime sa recherche d’un paradis terrestre, paradis perdu représenté par un ange aux ailes noires et, au milieu des croyances locales, l’oiseau blanc symbolise chez lui l’approche de la mort.
Henri Matisse (1869-1954) clôt la visite, artiste de la génération suivante. Très critique, il rejette le goût de l’éphémère des Impressionnistes car, selon lui, cette nervosité créatrice nuit à la clarté de l’œuvre. Il veut équilibre et clarté pour que la peinture donne à celui qui la regarde la tranquillité. Fleurs et fruits (1909) l’atteignent, comme un point d’orgue après l’enchantement procuré par cette belle promenade dans le jardin secret des Hansen. B.F.