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LE ROYAUME NORMAND de SICILE aux XI° et XII° s.

Date : 17 novembre 2016

Conférence de Monsieur Pierre BOUET, Professeur de latin médiéval et maître de conférences honoraire à l’Université de Caen, directeur honoraire de l’Office universitaire d’Études normandes

Le Royaume Normand de Sicile ne concerne pas seulement l’île dont Palerme est capitale, il englobe aussi un vaste territoire de la “botte” italienne, commençant au sud de Rome.
Avec l’approche de l’an mil, les pèlerins d’un monde non sédentaire prennent la voie d’Italie. Le sanctuaire du Mont Gargano, dédié à St Michel, attire les Normands en route vers Jérusalem. Depuis qu’en 1016 quarante chevaliers normands, de retour d’un pèlerinage en Terre Sainte, ont sauvé Salerne assiégée par les Arabes, leur réputation n’est plus à faire. Des aventuriers, issus de l’aristocratie du duché mais surtout de la petite noblesse, partent vers le sud pour y chercher gloire, fortune et terres en se louant comme mercenaires. C’est le cas des nombreux fils sans apanages d’un petit seigneur du Cotentin, Tancrède de Hauteville, accompagnés de femmes, clercs, serviteurs, roturiers, individus touchés par le droit d’exil ou poussés à fuir, Bretons, Francs, Angevins etc. En Italie du sud, ils s’enrichissent et se taillent des fiefs grâce aux divisions ethniques, linguistiques ou religieuses, alors que d’autres, partis guerroyer contre les Arabes en Espagne et contre les Turcs dans l’Empire Byzantin, avaient échoué car le pouvoir était fort.
Cette conquête normande est originale et n’a rien à voir avec celle de l’Angleterre où Guillaume, prince d’illustre lignage, mène une armée organisée. Sur quatre générations, dans une Italie du sud hétéroclite et divisée, leur conquête se fait sans plan établi, par les incessants “coups de main” de fins manœuvriers très entraînés, maîtres d’une nouvelle forme de combat : la cavalerie lourde. En 60 ans, avec d’autres ambitieux venus peu à peu les rejoindre, ils réussissent à fonder un royaume comptant parmi les plus grandes puissances de son temps.
Depuis l’Antiquité, l’Italie du sud est zone de contact entre Latins et Grecs ; la conquête romaine n’a pas fait disparaître les peuples de la Grande Grèce. Au VIe siècle, les Lombards envahissent la péninsule occupée depuis peu par l’Empire byzantin, qui réussit à se maintenir dans des régions côtières. Au IXe siècle les Francs, prennent des terres aux Lombards et créent les États pontificaux ; depuis Charlemagne, le Saint-Empire Romain Germanique domine une grande partie de l’Italie, tandis que l’émir d’Ifriqiya, appelé à l’aide par un byzantin, s’empare de la partie ouest de la Sicile, fait de Palerme sa capitale et de l’île une base pour lancer des razzias sur les côtes et s’installer en Campanie.
Après avoir été duché byzantin, Naples est autonome. La Pouille (Apulie) et ses thèmes de Langobardie (Bari) et de Calabre (Reggio) sont des terres grecques. Les principautés de Bénévent, Salerne et Capoue sont aux Lombards, présents aussi au nord de la Pouille. Chaque entité territoriale (principautés de Salerne, Capoue et Bénévent, duchés d’Amalfi, Gaëte, Spolète) a des visées expansionnistes. Les Normands aident le Pape (également en conflit avec l’empire romain germanique) à combattre les sarrasins, sortent victorieux de conflits entre lombards et byzantins, s’enrichissent, grappillent des terres. Ne voulant pas s’entretuer, ils s’allient contre les Byzantins (époque où les pressions des Latins sur les Grecs du rite byzantin annoncent la future rupture entre Eglises d’Orient et d’Occident). En trois ans, ils conquièrent une partie de la Pouille, qui devient Comté d’Apulie avec Melfi comme capitale, la divisent en 12 comtés égaux où, barons, ils élèvent églises, cathédrales et forteresses pratiquement imprenables. Ils unifient la région en soumettant les principautés qu’ils réunissent dans un puissant royaume de Sicile. Par maillage féodal, ils y font régner un ordre normand implacable et élisent pour chef Guillaume de Hauteville dit Bras de Fer, illustre depuis l’expédition byzantine visant à reconquérir la Sicile. Ses frères le suivent en Italie : Drogon venu avec lui vers 1035, Onfroy, Robert Guiscard qui achève la conquête des Pouilles et Calabre en 1057, Roger dit “le Grand Comte” son frère “comte de Sicile” en 1062 et qui en chasse les musulmans au nom de la papauté, Roger 1er dit Borsa fils de Robert Guiscard, duc des Pouilles, Calabre et Sicile en1085, marié à la fille du duc de Salerne ...
Le Royaume de Sicile est formé de trois ensembles :
- Pouille, Salerne et Bénévent sont à Roger 1er dit Borsa, fils de Robert Guiscard,
- Calabre et Sicile sont au Comte Roger II, frère de Robert Guiscard,
- la Campanie est soumise par Jourdain, fils de Richard d’Aversa.
En 1030 les Normands de Sicile soutiennent le pape Anaclet II contre Innocent II, élu en même temps ; Anaclet meurt, c’est la fin du schisme, Innocent II veut les anéantir ; fait prisonnier, il doit reconnaître en 1039 le titre royal de Roger II de Sicile, conféré par Anaclet. Puis Léon IX, pro empereur germanique et inquiet de la puissance incontrôlable normande, s’associe aux lombards et Byzantins ; ils sont battus à Civitate en 1053, le pape prisonnier doit céder. Nicolas II puis Grégoire II sont pro-normands, car ces chevaliers sont une aide profitable au moment du grand schisme entre églises d’Orient et d’Occident (1054) et pendant la Querelles des Investitures entre papauté et Empire.
Les quatre rois normands de la Maison de Hauteville (Altavilla) sont
Roger II “l’Avisé” (roi 1130-1154), fils du Grand Comte Roger, le 1er comte normand de Sicile, est le fondateur du royaume de Sicile. La politique de mariage des Normands l’unit successivement à Elvire de Castille, dont il a 5 fils et une fille, Sibylle de Bourgogne, et Béatrice de Rethel qui lui donne une fille posthume, Constance de Hauteville.
Guillaume Ier “le Mauvais” (1154-1166), 4ème fils de Roger II, devient roi car ses frères sont morts avant. Marié à Marguerite de Navarre (future régente). Indolent, il possède un harem mais construit et parlemente.
Guillaume II “le Bon” (roi à 12 ans en 1166-1189) son fils, marié à une des héritières d’Angleterre Jeanne, fille d’Henri II Plantagenêt. Il meurt sans enfant légitime, l’héritage est disputé.
Tancrède de Lecce (1189-1194), bâtard de Roger III duc d’Apulie (fils aîné de Roger II) et d’Emma, fille du comte de Lecce. Il associe à son règne ses fils, Roger III (1190-1193) mort à 18 ans, et Guillaume III (1185-1198) mort à 13 ans, yeux crevés, castré, exilé en Germanie après avoir cédé sa couronne à l’empereur Henri VI Hohenstaufen, époux de Constance de Hauteville (fille de Roger II), qui prétendait au trône depuis 1189.
Les projets de conquêtes
Roger II prend la Tunisie (Tripoli, Djerba, jusqu’à Annaba en Algérie, “conquête de contrôle” de navigation en Méditerranée. Bohémond, aîné de Robert Guiscard, conquiert Antioche. Robert Guiscard puis Roger II veulent conquérir l’Empire Byzantin qui refuse d’accepter la perte de territoire. Roger III échoue à Constantinople.
Le roi et son gouvernement
Le roi normand est vassal du pontife romain mais véritable empereur. Comme à Byzance il porte couronne, tunique et loros, exige la proskinésis. Comme les califes il se vêt d’un manteau de soie rouge tissé au harem, a un tiraz, bannière précieuse avec invocations en arabe et en latin "Vive le Christ, vive Allah" brodées, et un harem. Magnifiques palais aux fenêtres à voiles de soie imbibés d’eau, fontaines et bassins. Sur les mosaïques il est couronné par le Christ, béni par la Vierge. Monnaies à titulature en arabe, croix latine et lettres grecques, "Que Jésus Christ soit vainqueur !" au revers.
Le gouvernement se compose d’un amiral dit émir (arabe comme Abdul-Rahman al-Nasrani devenu Christodulus quand il se convertit mais garde la liberté de religion) ; d’un archonte, bras droit du roi (grec comme Georges d’Antioche, chrétien d’Orient) ; d’un chancelier (latin comme Maion de Bari) ; d’un connétable qui commande la Garde ; d’une Cour des Comptes et d’une douane dite la dohana, latinisation du mot diwan.
Les institutions et le droit
Le roi les impose en laissant coexister les institutions antérieures (droits lombard, byzantin, arabe, juif, français, normand). Il est garant des lois et coutumes particulières, impose la vassalité à ses sujets. Roger II s’efforce d’unifier les Institutions et le droit, entraînant la fin de la tolérance normande : En 1140 - Promulgation des Assises d’Ariano, synthèse des différentes traditions antérieures. Tout individu est soumis aux lois du roi dont le pouvoir vient de Dieu ; tout forfait trouble l’ordre public dont le roi est garant, c’est une atteinte à la “majestas regis”. Interdiction de toute “guerra” entre lignages. Le roi contrôle vie publique, privée et religieuse, crée un corps de fonctionnaire pour rendre la justice. En 1142, l’assemblée de Silva Marca établit une hiérarchie féodale : roi - comtes – barons - chevaliers.
Une société pluriethnique
Elle est faite d’esclaves (vaincus de batailles ou révoltes), serfs (attachés à une terre), paysans libres, aristocrates, habitants de bourgs. Ils parlent arabe, latin, grec (on le parle encore au sud Calabrais et entre Lecce et Otrente), français (langue de la cour) mais le royaume se latinise. Textes écrits aussi en hébreu. La tolérance à l’égard des musulmans diminue, ils n’ont pas l’égalité des citoyens ; un grand nombre (savants, religieux) fuit en Tunisie ; certains se convertissent pour entrer dans l’administration, mais sans droits seigneuriaux ; la plupart paient la “Jizya”, taxe pour la protection du roi. En 1233, Frédéric II déporte 20000 musulmans en Pouille, communauté éteinte dès 1243.
Le roi, les clercs et l’Eglise
Le roi nomme évêques et abbés parmi les clercs normands ou francs. La papauté a besoin d’eux pour “latiniser” les églises grecques (après 1054) et réaliser la réforme grégorienne face à l’empereur germanique. Guitmond, évêque d’Aversa (qui avait refusé de Guillaume “un évêché volé aux anglais”) et Robert de Grandmesnil abbé de St Evroult, Ste Euphémie, Venosa puis Mileto (enfui du Duché suite à un jeu de mots rapporté à Guillaume), ont des destins exceptionnels. En 1098, le pape Urbain II accorde au Grand Comte Roger le privilège de la Légation.
Les Lettres
A Palerme la cour est cosmopolite. Dans les grandes villes, création de centres de traduction où savants Juifs, Grecs, Latins, Normands et Arabes traduisent la Bible, les écrits grecs, souvent en cyriaque puis en arabe ainsi sauvés : textes d’Aristote, Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Galien, Archimède, Avicenne, Averroès, Al-Kindi etc., ouvrages de mathématiques, astronomie, astrologie, algèbre et médecine… Salerne est un grand centre médical. Construction d’astrolabes et d’horloges à eau. A la demande de Roger II, le géographe Abou Abdallah Al Idrissi réalise en 18 ans, vers 1170, le “Livre de Roger”, atlas où il compile les connaissances et où il est le premier à écrire que la terre est ronde.
Les Arts
L’architecture est une synthèse d’éléments occidentaux orientaux (grecs et arabes), et de substrat local.
L’art transalpin apporte les doubles tours de façade (cf églises de Caen) et la tour centrale (Cefalu, Trapani), l’élévation à 3 niveaux, le décor de bâton brisé ou d’arcs entrelacés.
L’art byzantin inspire le Pantocrator, la coupole sur plan en croix, le décor de colonnes à mosaïque de verre.
L’art arabe apporte un autre type de coupole (St Jean des Servites à Palerme), les plafonds de bois, les arcs trilobés. Les mosaïques sont souvent exécutées par les grecs sur dessins historiés arabes (scènes de Paradis)…
L’art lombard : les bénédictins du Mont Cassin importent le chœur et le transept de Cluny, parfois associés à la nef unique basilienne (modèle grec orthodoxe), plan basilical inspiré par les édifices paléochrétiens et cassininens (Mont Cassin). En Pouille, région carrefour des civilisations, les églises sont en files de coupoles. Particularité campanienne : l’incrustation plus ou moins géométriques des ambons. Matériaux antiques de réemploi.
Les Normands, comme leurs ancêtres Vikings, ont montré une faculté d’adaptation. Peu nombreux, ils ont imposé la paix par la force des armes puis en organisant les Institutions. Quand Guillaume II meurt sans postérité, Constance, fille posthume de Roger II mariée à l’empereur germanique Henri VI doit lui succéder. Les barons nomment Tancrède de Lecce (voir plus haut). Henri VI, à la tête d’une puissante armée, laisse sa femme accoucher en Ombrie, vainc les barons, se fait couronner roi le 25/12/1194 à la place du jeune Guillaume III. La plupart des barons normands sont assassinés, les richesses des rois emportées (conservées aujourd’hui dans la salle du Trésor de Vienne). C’en est fini du Royaume Normand de Sicile. Le 26/12, dès la naissance de Frédéric-Roger, futur Frédéric II, Constance se précipite pour revendiquer l’héritage et se faire couronner reine. Henri meurt en 1197, Constance en 1198, les allemands tentent d’assassiner l’héritier de 4 ans confié à la tutelle d’Innocent III. Caché dans Palerme par des princes arabes, il réapparaît à 14 ans et s’impose. Frédéric de Hohenstaufen, demi normand parlant au moins six langues, règne 50 ans sous le nom de Frédéric II, empereur des Romains, roi de Germanie, de Sicile et de Jérusalem (qu’il conquiert par croisade), Stupor Mundi dont la lignée se perpétue en Sicile jusqu’à Marie Ire, morte en 1401… B.F.