Fédération Française du Lyceum Club International

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LES CAMONDO par Danièle Kriser

Date : 30 mars 2017

Conférence du 6 février 2017. Lyceum d’Orléans.

« Les Camondo » par Danièle Kriser .

C’est avec un immense plaisir que les Lycéennes d’Orléans accueillaient ce jour, Danièle Kriser, historienne et spécialiste de l’Histoire de l’art, actuellement en charge de la documentation au musée du Louvre, et spécialiste, notamment de la peinture française du XVIIIème et début XIXème siècle.
C’est en amie que les orléanaises reçoivent cette érudite qui leur avait déjà fait l’honneur de venir l’an passé.

Elle vient aujourd’hui partager son admiration pour la famille Camondo et nous relater cette saga familiale hors du commun, histoire d’une passion de l’art de vivre à la française, mais aussi histoire d’une collection.

Les Camondo, que l’on appelait aussi les Rotschild de l’Orient, sont des juifs séfarades. Chassés d’Espagne en 1492, suite à un décret d’expulsion à Grenade où ils vivent, ils partent et se réfugient à Trieste qui appartient alors à l’empire Austro-hongrois.
Ils sont donc d’abord autrichiens avant de devenir plus tard, italiens.

« Camondo » en italien signifie la maison du monde.

Ils s’installent à Istambul où ces négociants au long cours deviennent les banquiers des Sultans.
Les voilà donc « stanbouliotes ».
Ils s’installent dans le quartier de Gallata et y laissent leurs traces dans le patrimoine architectural, avec notamment de magnifiques escaliers.

Le fondateur, Abraham Salomon se dit vénitien, il a hérité la banque de son frère Isaac et continuera à faire prospérer la fortune de la famille en exerçant ses talents dans la banque et la finance. Ami de Victor Emmanuel II, roi d’Italie, il sera anobli par celui-ci.
Il fondera l’une des plus grandes banques de Constantinople.

C’est véritablement l’histoire d’une fortune et de l’intégration exceptionnelle d’une famille juive au XIXème.

Les Camondo participent au développement de la Turquie et souhaitent que ce pays, devenu leur terre d’accueil, entre dans la modernité, et ils vont tout mettre en œuvre pour l’y aider.
Ils sont humanistes et philanthropes, et ont, entre autres idées, celle de mettre en place un enseignement bilingue français/turc.
C’est aussi l’aire des « Tanzimat », mouvement de réformes et de modernisation qui secoue l’Empire Ottoman de 1939 à 1876. Ils appuient cet élan et ce bouleversement des institutions en finançant les Vizirs.
Ils construisent la Grande Synagogue.
Abraham Salomon, le patriarche, érudit et polyglotte bâtit véritablement un Empire.
Il est nommé « sérafe », banquier, caissier des vizirs.
Il obtient grâce à cela l’autorisation de posséder des terrains, finance la Guerre de Crimée, embellit Constantinople, et se distingue par son action philanthropique.
Il créé des écoles et participe intensément à la vie culturelle de l’époque.
Il épousera Clara Lévy et ne s’installera à Paris qu’à plus de 80 ans, pour vivre auprès des siens. Il y finira sa vie âgé de 92 ans.
Son aura et son œuvre sont telles qu’il aura des funérailles quasi nationales à Istambul.

Ce sont ses petits fils, Nissim (l’élu en hébreu) et Abraham Behor qui décident de transférer leur banque à Paris, croyant y trouver « une nouvelle Jérusalem. »
Ils s’installent donc en France, y apportent l’esprit de l’Orient, mais adoptent le mode de vie de la meilleure société en nourrissant le rêve de s’intégrer.
Ils financent de grands projets, notamment le canal de Suez.

Nissim s’installe au 63, rue de Monceau et Abraham au 61.
Tous deux sont associés et ont les mêmes idéaux.
Ils commencent à collectionner la peinture flamande et orientaliste et accumulent des trésors, motivés par l’envie d’habiter dans des maisons à l’image de la société qu’ils veulent intégrer, la haute aristocratie.

Cependant, cette 3ème génération, de grands banquiers, collectionneurs dans l’âme, délaisse les affaires. Isaac et Moïse consacrent petit à petit uniquement et exclusivement leur existence à leur passion et deviennent collectionneurs et mécènes.

Moïse, fils de Nissim 1er a une vie difficile.
Il hérite de l’hôtel au numéro 63 et commence à y installer une fabuleuse collection d’objets d’arts du XVIIIème siècle.
Il démolit l’hôtel de se parents et fait appel à l’architecte Sergent pour bâtir sa nouvelle demeure sur le modèle du Petit Trianon qui est pour lui « la quintessence de l’esprit et de la lettre du XVIIIème siècle ».
Cette nouvelle bâtisse doit accueillir, recevoir et mettre en valeur ses collections. Pour se faire il acquiert notamment des boiseries du XVIIIème qui en seront l’écrin.
Il épouse la belle et jeune Irène Cahen d’Anvers dont Renoir a fait le portrait. Elle a 19 ans et le mariage est gigantesque.
Cinq ans plus tard ils se séparent et divorcent en 1902, Irène est tombée amoureuse du comte italien San Pieri pour lequel elle se convertit au catholicisme.
Elle donnera à Moïse, 2 enfants, Nissim II et Béatrice.
Nissim est un excellent cavalier, patriote et pilote. Son avion sera abattu lors d’une mission de reconnaissance au dessus de l’Allemagne lors de la première guerre mondiale.
Béatrice, a épousé un monsieur Reinach dont elle aura 2 enfants, Fanny et Bertrand. Dans les années 30, malgré les mesures anti juifs, elle est un peu inconsciente et se sent intouchable. Ils seront malheureusement tous arrêtés lors de la seconde guerre mondiale et envoyés dans les camps dont ils ne reviendront pas.
La famille de Moïse est décimée.

Isaac, cousin de Moïse est le second collectionneur. Il participe à l’aventure de l’Impressionnisme et achète notamment 4 tableaux de Monet, est féru d’art oriental et sera donateur du musée Guimet.
Son autre passion est la musique, il chante, compose et écrit notamment un opéra
« le clown » qui sera joué au théâtre de l’opéra comique.
Il compose également une sorte d’opérette orientaliste « Bosphorescence ».

En 1911, Moïse, divorcé, s’installe au 63 rue de Monceau avec ses deux enfants dont il obtient la garde.
Il y fige sa vie et y aura quelques années de bonheur jusqu’en 1917, année où son fils, Nissim, prunelle de ses yeux, lieutenant dans l’armée de l’air mourra au combat.
Les espoirs dynastiques de Moïse s’effondrent et il vivra désormais reclus entre ses murs, brisé par le chagrin jusqu’à sa mort en 1935.

En 1910, l’architecte Sergent a détruit l’hôtel des parents de Moïse et a construit quelque chose de nouveau, avec un premier étage noble, des communs au rez de chaussée à droite et à gauche du bâtiment principal.
Il prévoit des remises pour les voitures car Moïse est également passionné de vitesse et d’automobiles. Il a acquis sa 1ère voiture dès 1895 (à l’époque il y a moins de 300 propriétaires en France). En 1914 il en possède 5.
Il y a également une écurie pour les 9 chevaux.
L’architecture doit répondre à un cahier des charges simple, être un écrin pour sa collection, avec une contrainte : pas de faux !
Le cadre doit être à la hauteur des objets et meubles qui ont un pedigree royal, digne des musées. Moïse a accumulé sans une faute de goût, le plus beau, le plus cher, c’est l’œuvre de sa vie et le palais qui les abritera ne doit pas déchoir.
Les travaux sont surveillés par le comte Tedeski, ami des Camondo.

L’idée novatrice de Sergent est de repousser la vie quotidienne au fond de la demeure et que ces contraintes soient invisibles pour le visiteur.
Le premier étage, le « piano nobile » est l’étage noble, celui des réceptions.
L’étage au dessus, « l’attique » est l’étage des appartements privés, et chacun des enfants y a le sien au même titre que leur père.

Il est intéressant de noter que Moïse a une passion du double dans sa collection, accentuée par la symétrie du XVIIIème siècle et peut-être aussi par le handicap de Moïse qui est borgne.

Dans la recherche de l’authentique de Moïse, une contrariété cependant : l’escalier.
Alors qu’il a pu mobiliser les meilleurs artisans et ébénistes pour mettre en place ses boiseries, il lui a été impossible de trouver une rampe d’ escalier en fer forgé du XVIIIème aux bonnes dimensions.
Il se résigne et commande une copie de la rampe de l’hôtel Dassier à Toulouse.

Nous ayant transportées, avec une fougue témoignant de sa passion, au cœur du 63 de la rue de Monceau, et fait partager l’intimité de la vie des Camondo, Danièle Kriser nous invite maintenant à déambuler au cœur de ce palais.
Nous découvrons émerveillées grâce au support d’un diaporama, une succession d’objets et de mobiliers extraordinaires et d’une beauté à couper le souffle.

Notre visite photographique commence par le vestibule et se poursuit dans la galerie du rez-de-chaussée haut, étage noble, qui signe le début de la collection.

Difficile de relater cette découverte qui nous a laissées sans voix, sans tomber dans la plate et fade énumération, d’une succession de noms d’artistes ou de manufactures célèbres.

Notons qu’au XVIIIème siècle « les meubles meublants » ne bougent pas.
Le bâti a généralement été réalisé par les menuisiers qui ont fait les lambris, ainsi les courbes des sofas s’adaptent aux contre-courbes des miroirs et des boiseries.
Restent les « meubles volants », consoles, chaises, petites tables… et ce mobilier, lui bouge énormément et s’adapte aux besoins et envies du quotidien.

L’entrée, ou vestibule abrite un bureau plat en acajou, estampillé Riesener et une fontaine en forme de coquille en marbre rouge.
A l’arrière, les pièces de service.

La cuisine est à l’image du reste, spectaculaire et fonctionnelle.
Elle est légèrement en contrebas et est une sorte de bunker, pour que les odeurs ne puissent s’en échapper. Elle est extrêmement moderne, carrelée de blanc pour l’hygiène. Son équipement haut de gamme et luxueux, avec notamment un fourneau central et une rôtisserie, a été fourni par la maison Cubain.
Au rez-de-chaussée se trouvent également la salle des gens, la laverie et l’office du chef qui comporte un monte-plats et une vue sur la porte de l’office pour contrôler ce qui s’y passe.

15 personnes sont employées en permanence à l’hôtel particulier, certains y sont logés sous les toits, et tous y prennent leurs repas.

Le bâtiment est équipé de téléphone, et d’un ascenseur dans la partie moins noble.
Cet ascenseur aérohydrolique et pourvu d’une cabine en acajou, est l’ascenseur des maîtres et dessert le rez-de-chaussée haut et le premier étage.

Sur le seuil du piano nobile et sa galerie, nous sommes accueillies par une statue de marbre blanc, « Vénus et l’amour », un régulateur (horloge astronomique) en acajou et en bronze et des encoignures attribuées à Bernard Van Risen Burgh, un canapé et huit fauteuils « à la reine . »
Conformément à l’usage au XVIIème, Moïse Camondo a choisi de suspendre un grand lustre pour éclairer l’escalier d’honneur, huit bras de lumière qui proviennent du château royal de Varsovie.
Aux murs, une chancellerie tissée aux Gobelins vers 1680.

Le grand bureau est lambrissé de chêne naturel, boiseries qui accueillent et servent de cadre somptueux à des tapisseries d’Aubusson relatant les fables de J de La Fontaine.
On y trouve également 2 chaises voyeuses réalisées par l’ébéniste Séné en 1789 qui ouvrent la porte au néoclassicisme et à l’orientalisme ( pieds en forme), un secrétaire à cylindre ( modèle inventé par Louis XV) réalisé par Saunier et placé dans une alcôve et un tableau exceptionnel de Madame Vigée-Lebrun, « les Bacchantes » ( la paire existe mais le pendant a été acquis par la famille Rotschild). De nombreux petits objets ( pendules, bronzes …) complètent le décor.

Au bout du grand bureau, le grand salon, pièce en angle ouverte sur le jardin, est couverte de boiseries peintes blanc et or, provenant d’un salon du Comte de Menou, situé rue Royale.
Le salon du 63 rue de Monceau sera mis à la taille de ces boiseries.
Notre conférencière nous explique qu’à cette époque, on désossait beaucoup les hôtels particuliers, il était très facile d’en récupérer les lambris. Le talent de Moïse Camondo a été de retenir (et sauver ainsi) les meilleures pièces.

On peut admirer dans ce salon une extraordinaire commode à rideaux marquetée signée par Riesener en 1768. C’est une pièce rarissime dont des rideaux à lamelles cachent les tiroirs.
Également un ensemble de fauteuils couverts de tapisseries d’Aubusson, estampillés G.Jacob.
Pour l’anecdote, et pour les lectrices passionnées que sont certaines d’entre nous, Danièle Kriser nous apprend que l’ensemble de ce salon Jacob a été vendu par Vita Sachville-West (auteur notamment de « Toute passion abolie ») pour la modique somme de 900 000 francs or. C’est l’achat le plus important de Moïse.
Se trouve aussi dans ce grand salon un précieux petit bureau « bonheur du jour ».
Le tapis central fut livré par la manufacture de la Savonnerie en 1678 pour la grande galerie du Louvre. C’est le 50ème d’une série qui en comportait 93, chaque tapis correspondait aux décors ovales des plafonds. A ce jour il n’en reste plus que 5.
Entre autres tableaux qui ornent les murs, notons un portrait de Geneviève le Coulteux du Molay signé Madame Vigée-Lebrun.
De part et d’autre de la cheminée, une paire de vases en bois pétrifié provenant de la collection de la reine Marie-Antoinette. Au centre de la cheminée, Moïse a choisi de placer un buste en marbre de Houdon « l’allégorie de l’été ».

Au centre de l’appartement se trouve le salon des Huet.
Ce salon de forme hexagonal a été conçu pour recevoir une suite de panneaux peints de scènes champêtres, signés J.B Huet. Ils relatent « les progrès de l’amour ».
On y admirera un spectaculaire secrétaire à cylindre estampillé Oeben et aynat appartenu au Comte de Castellane, une petite table dite « en cabaret », au plateau en porcelaine de Sèvres.
A noter aussi un paravent provenant de la salle des jeux de Louis XVI et exécuté par Boulard. Ce paravent avait été livré avec un ensemble de 36 chaises, il en est la seule pièce parvenue jusqu’à nous.
Le mobilier de salon est lui réalisé par l’ébéniste Séné.
A nouveau un très beau tapis de La Savonnerie, le tout mis en valeur par un lustre à 6 bras de lumière.

La salle à manger est lambrissée de bois peint en vert dans lesquels sont insérés des panneaux de broderie au petit point.
A nouveau un buste, (négresse) sculpté par Houdon
Y trônent notamment une magnifique table à l’italienne (allonges en dessous) pouvant accueillir jusqu’à 30 convives, mais aussi une console desserte d’acajou à fond garni de glace, de très élégantes tables servantes plaquées d’ébène.
Sur ces meubles sont disposées des pièces d’orfèvrerie commandées par Catherine II de Russie pour le Comte Orloff. L’orfèvre Roettiers livrera, dans un premier temps, 842 des 3000 pièces commandées. A la mort du Comte Orloff, Catherine La grande rachètera le service qui sera ensuite vendu par le gouvernement soviétique avant d’arriver chez le Camondo.

A côté de la salle à manger, le petit cabinet de porcelaines. C’est une petite pièce aménagée par Moïse pour présenter sa collection , dont 3 services de porcelaine de Sèvres de Buffon.
Ce sont des services d’apparat, livrés en 1784 pour 48 couverts et réalisés à partir des planches de l’Histoire Naturelle de Buffon.
C’est dans cette petite pièce que Moïse Camondo prend ses déjeuners lorsqu’il est seul.

Enfin, dernière pièce de l’étage, le petit bureau ou petit salon anglais, est aménagé avec des murs tendus de soie cramoisie et accueille un exceptionnelle collection de peintures.
Y figurent des Esquisses de chasse de Louis XV par Oudry, qui voisinent avec des vues de Venise de Guardi, des Portes de Paris d’Hubert Robert, des Bords de Seine par Canella.
Le choix des esquisses d’Oudry est révélateur du souci d’intégration de Moïse, car s’insérer dans la haute société fin XIXème, début Xxème reste très difficile et la chasse en est une activité emblématique.
Dans ce bureau, également une galerie de portraits, notamment celui du financier Necker, et de très jolies pièces d’ébénisterie, véritables chefs d’oeuvre.

Nous changeons d’étage pour terminer par les appartements privés, tout aussi somptueux et où tout rappelle le raffinement de l’art de vivre à la française au XVIIIème.
Se succèdent ainsi le grand salon bleu (ancienne chambre de Béatrice qui vivra là jusqu’en 1923) avec des meubles confortables comme une duchesse brisée, mais aussi un bureau signé Saunier, puis la bibliothèque de Moïse, lieu paisible où il s’entoure d’éditions originales et y consulte les catalogues des ventes, enfin sa chambre avec un lit d’alcôve à la Polonaise dont les dimensions surprennent ( 2,17m/1,53m). A côté l’appartement de Nissim, où est accroché un porttrait de Nissim 1er ( le grand-père de Nissim), mais aussi un tableau sur l’hallali.
Les salles de bain sont modernes, carrelées, laquées « Ripolin » et équipées de robinetterie nickelée.

Notre conférencière termine sa brillante intervention par une citation de P.Assouline,
« Ce qui importe ce n’est pas ce qui s’est passé, mais le souvenir qu’on en garde. »
C’est un peu nostalgiques de ce beau XVIIIème siècle et bouleversées par le destin tragique de cette famille frappée par la fatalité que nous nous quittons.

A-M P