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Le coin de l’archiviste numéro 10

Lieu mars 2021

Date : 28 avril 2021

Le coin de l’archiviste n° 10, mars 2021

1815 : Charlotte CHAPPUIS, native d’Arnay-le-Duc : une affaire d’État…
2021 : un historien relance l’affaire !

En septembre 2017, une vingtaine d’entre nous participaient à la journée organisée à Arnay-le-Duc. Outre la visite de l’exposition Faune et Flore dans les arts de la table réalisée par notre amie Eveline DELOINCE, vous aviez découvert l’histoire de la ville au fil de ses rues, sous ma houlette. Et vous vous souvenez peut-être que nous nous étions arrêtées dans un petit chemin longeant le rempart, et que je vous avais invitées à regarder en contrebas une jolie maison appelée la Griguetterie, où était née Charlotte CHAPPUIS qui prétendait être la fille naturelle de Napoléon ! Je tenais ce détail piquant du grand historien de la ville, César LAVIROTTE (1773 -1859) qui fut officier d’Empire, et qui avait laissé à sa descendance un Coup d’œil rétrospectif sur la société arnétoise, plein d’anecdotes piquantes. Voici ce qu’il disait de Charlotte : « Mlle Chapuis, jolie petite personne fraiche et dodue, à imagination ardente […] résolut subitement de changer de destinée. Elle se mit en rapport avec un officier de la garde (d’un bataillon logeant à Arnay qui devait rejoindre l’empereur à l’Ile d’Elbe) et le suivit sans autre titre que celui de sa passion naissante et parvint plus tard à se faire débarquer à l’île d’Elbe ». Revenue seule en France pendant les Cent-Jours, elle créa à Salins une petite école.

Charlotte était fille de Georges Bernard Esprit CHAPPUIS, natif de Dole, qui aurait été un prêtre défroqué qui avait créé une brasserie à Arnay (à la Griguetterie), et d’Antoinette CATTIN, fille d’un notaire royal, conseiller du roi et échevin d’Arnay. L’oncle maternel de Charlotte, avocat et procureur à Arnay, avait été maire de cette commune de 1800 à 1808.

LAVIROTTE écrit encore : « Les traits de Melle Chapuis, ayant quelque analogie avec ceux de Napoléon, elle laissa courir le bruit qu’elle était sa fille naturelle et exploita quelque temps ce moyen de se faire des ressources, car la foule arrivait près d’elle pour la visiter et jamais les mains vides car on la savait gênée. L’autorité, tout en traitant de mensonges les dires de la demoiselle Chapuis, s’en inquiéta sérieusement et un beau jour, d’après un ordre ministériel, elle fut enlevée par la gendarmerie et confinée dans la maison d’aliénés du Jura, à Dole ». Sa vie devint alors un enfer jusqu’à ce que le maître de forges de Champagnole, Abraham MULLER, ému par son sort, répondit d’elle : « elle fut donc mise en liberté et sut s’arranger si adroitement que, peu de temps après, elle était épousée par M. Muller… ». Elle devenait ainsi une des femmes les plus riches de l’Est de la France !

Ci-dessus : son portrait, dans un tableau de famille où elle est représentée avec son époux et ses 5 enfants, donc après 1827. Elle a donc ici au moins 32 ans.

Charlotte se maria 2 fois avec ce riche maître de forges ! La 1ère fois, il l’enleva nuitamment et ils s’enfuirent en Suisse (d’où la famille MULLER était originaire), et se marièrent en 1817 à Assens, canton de Vaux, puis, pour se mettre en règle avec la loi française, ils se marièrent de nouveau à Champagnole en 1824 ! Au décès de son époux en 1836, c’est elle qui reprit la direction des forges. Elle mourut en 1880 à Champagnole à 84 ans.

En février 2021, environ 170 ans après ces souvenirs laissés par LAVIROTTE : coup de tonnerre médiatique : l’historien Bruno FULIGNI fait paraître son livre La fille de Napoléon. Les quotidiens bourguignons du 14 février (Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire, L’Est Républicain …), et bien d’autres en France, publièrent une page entière avec le titre : Fille autoproclamée de Napoléon : et si la légende était vraie ? Et celui du Jura, Le Progrès du 27 février : Charlotte Chappuis, maîtresse des Forges… et fille de Napoléon ? Paris Match, dans son numéro du 11 au 17 février publiait aussi 4 pages : ON A RETROUVÉ LA FILLE DE NAPOLÉON ; le 6 mars le 20 h de TF1, LCI (la chaîne Info) en parlèrent également… et même la RTBF (belge) ! France Culture, le 5 mars, dans sa série Le Cours de l’Histoire, interviewait B. FULIGNI sur cette « énigme de l’Histoire ». Nous pouvons écouter encore cette émission de 52’ sur son site Napoléon, toi le père que je n’ai jamais eu (franceculture.fr).

Bruno FULIGNI dans Paris Math, février 2021
Il y a environ 7 ans, Bruno FULIGNI se rendait acquéreur pour 3000 € auprès de Jean-Emmanuel RAUX, célèbre expert en manuscrits et autographes de Paris, une liasse de 55 pièces relatives à l’affaire de Charlotte CHAPUIS, datées de 1815 à 1817, de provenance inconnue. Le voici, présentant une partie de ces documents. Ces pièces sont constituées essentiellement de correspondances administratives et policières concernant « la fille du Corse », et de lettres de Charlotte, interceptées.
Et c’est à partir de ce fonds qu’il nous livre un passionnant récit de 250 pages, dont je vous recommande la lecture ! Je ne vous dévoilerai pas les conclusions de B. FULIGNI quant à la filiation réelle ou inventée de notre Arnétoise, vous laissant le plaisir de les découvrir si votre curiosité vous amène à lire cet ouvrage, dont l’auteur nous promène entre « descendance malheureuse » et « géniale imposture ».

A la lecture de ce livre, il ne me semble pas que B. FULIGNI ait eu connaissance du récit du contemporain arnétois de Charlotte. Dommage ! Il aurait pu découvrir que notre LAVIROTTE avait rendu visite au couple MULLER ! Voici ce qu’il écrivait encore : « M’arrêtant un jour dans ce pays, j’eus la curiosité de voir cette adroite compatriote. Sans être connu, je fus facilement admis par Mr Muller et sa femme, empressés de me montrer leur établissement ; Madame désira surtout me faire visiter son propre ouvrage, de superbes jardins anglais tracés par elle avec un goût et une intelligence remarquable. Son mari nous laissa pour aller à ses affaires ; tout en nous promenant, je parlai des divers jardins de Bourgogne ; elle s’arrêta en me disant qu’elle était née dans cette province, elle ajouta bientôt qu’elle était d’Arnay-le-Duc. Dès lors, trouvant en moi un compatriote, elle redoubla d’attentions et devint tout à fait aimable ; elle me parla ensuite en gros de ses infortunes puis de son bonheur et se félicita en me congédiant de m’avoir rencontré et d’avoir pu parler de son pays natal, bonheur dont elle était privée depuis qu’elle l’avait quitté. Depuis oncques je ne l’ai vue, mais je sais qu’elle a conservé de relations avec son cousin Driot dont elle a fait un marchand de fer à Arnay. » Le cousin DRIOT était Philibert Claude (1784-1844). Il était bien marchand de fer, mais aussi cafetier dans la maison située place Edouard-Herriot : aujourd’hui Chez Camille, où nous avions gaiement déjeuné en ce jour de septembre 2017 !

Ajoutons, pour finir, ce détail auquel vous, lycéennes, ne serez pas insensibles : Charlotte fut l’une des rares femmes de son époque à être maîtresse de forges, à la tête d’une entreprise qui comptait environ 250 ouvriers !
Françoise VILLAUME