Fédération Française du Lyceum Club International

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Les BAINS de MER

Date : 4 mai 2017

Catherine ARZBERGER, sculpteur-céramiste qui nous avait passionnées lors de sa présentation du Raku, s’intéresse depuis longtemps à l’histoire des bains de mer dans laquelle elle distingue 3 périodes : celle des pionniers (1820-1850), celle des bâtisseurs (1850-1875), la période récente qualifiée d’"âge d’or". L’exemple de Saint Aubin, où elle réside, vient illustrer cette analyse.
La mer et ses plages ont été pendant des siècles le site exclusif de pêcheurs, ramasseurs de goémon, lavandières utilisant les résurgences d’eau douce pour laver leur linge et les grèves pour l’étendre et le blanchir. Mais ces plages, jamais nettoyées, servaient surtout de dépotoirs et les gens, qui vivaient dans la crainte ancestrale des éléments, s’en tenaient éloignés car l’Ancien Testament et les récits de l’Antiquité regorgent de monstres et d’événements tragiques liés à la mer.
L’avènement des bains de mer tient à plusieurs facteurs : la santé, le monde de la culture, les avancées de la science et des techniques avec, bien sûr, un volet sociologique et économique.
A l’origine du retournement brutal des mentalités vers un "désir de rivage" on trouve une cause sanitaire, les médecins anglais et ceux des pays du nord invoquant les bienfaits des cures thermales et de l’eau de mer sur les glandes. Après Brighton, ce sont les côtes normandes de la Manche qui inaugurent ce concept curatif : en 1822 Dieppe, la première, se dote d’un "établissement des bains" luxueux, dont la vogue est lancée par la belle-fille du roi Charles X, Marie-Caroline duchesse de Berry, entourée de sa cour, qui y revient tous les étés de 1824 à 1829. Fécamp, Boulogne, Dunkerque et quantité de stations de la côte d’Opale puis Cherbourg, Granville et Biarritz ne tardent pas à connaître le même engouement. Selon les prescriptions des médecins, les baigneurs sont pris en charge par des "maîtres-baigneurs", accrédités avant tout pour leurs bonnes mœurs. Portant les clients dans leurs bras puissants, ils les plongent brusquement et tête la première dans la lame. Ce traitement du "bain à la lame" est réputé soigner un grand nombre de maladies de langueur et de pathologies mentales.
La pudeur exige d’abord l’utilisation de cabines-charrettes tractées par des chevaux dans les flots pour que les baigneurs en dans l’eau par des escaliers, soutenus par des "guides-jurés", puis celles-ci deviennent fixes, élevées sur la plage, les censeurs surveillant attentivement pour éviter tout atteinte à la pudeur. Viennent ensuite les colonies de vacances.
Le milieu des artistes s’entiche bientôt de ces nouveaux lieux de villégiature à la suite de familles fortunées qui avaient l’habitude de réaliser "le Grand Tour" : aux sites historiques et incontournables d’Europe, comme Pompéi découverte en 1848 ou Herculanum, s’ajoutent les bords de mer mis à la mode par les peintres romantiques anglais. William Turner, John Constable et bien d’autres initient l’école du paysage pour lui-même, vite rattrapés par les peintres français comme Eugène Lepoittevin, Eugène Isabey, Charles Mauzin.... Paris est gagnée par cette fièvre et les peintures liées à la mer déferlent sur la capitale. Eugène Delacroix, Gustave Courbet, Eugène Boudin surtout, Claude Monet et les Impressionnistes, puisent là leur inspiration. Les écrivains s’y mettent aussi : Victor Hugo, Jules Michelet, Jules Verne mêlent la mer à leurs récits, les premiers guides sont lancés par les éditeurs.
C’est l’époque où les scientifiques inventent le scaphandre, qui permet de mieux connaître les dessous de la mer inconnue, et celle de la machine à vapeur qui fait gagner un temps appréciable de voyage entre Paris et la côte normande (il faut 15 heures à Alexandre Dumas pour venir découvrir Trouville en chaise de poste en 1831). Grâce à des investisseurs privés, la réalisation d’une ligne de train de Paris à la mer est mise à l’étude en 1838 ; freinée par la construction de nombreux ouvrages d’art sur la Seine, la ligne Paris-Rouen est inaugurée en 1843, prolongée vers le port du Havre dès 1848. Inaugurée en 1855 cette ligne, prévue tout d’abord pour l’acheminement des marchandises, transporte les premiers villégiateurs sur la côte. La station balnéaire de Cabourg est fondée en 1853 par Durand Morimbeau, Houlgate en 1854 par Victor Deslise, Villers en 1856 par Félix Pigeory. En 1863, les stations balnéaires de la Côte Fleurie sont reliées régulièrement à Paris par la Lisieux-Trouville-Deauville. Caen l’est à Luc en 1875 puis prolongation de la ligne jusqu’à Courseulles. Il est à noter que les stations de la Méditerranée ne verront le jour que vers 1925.
Les débuts des bains de mer sont d’abord une histoire d’aristocrates puis de bourgeois. L’Impératrice Eugénie et Napoléon III sont à l’origine de stations telles que Biarritz, où la bonne société se rencontre, se lie. Suit une floraison de casinos, kiosques à musique, courses hippiques et réunions mondaines, mais aussi création d’une police des bains de mer, très à cheval sur la pudeur.
Alors qu’au début la baignade est rare, faite loin des regards dans des vêtements de bains malcommodes et très couvrants pour éviter aussi de prendre la couleur de peau des pêcheurs, en 1900 la mode de vêtements plus près du corps en jersey est lancée par une sportive et la tenue ne se compose plus des 6 pièces réglementaires (pantalon bouffant sous robe-chemise large et lourde à manches longues, ceinture, charlotte, bas et chaussures). Le décolleté apparaît et le maillot de bain raccourcit peu à peu, il devient moulant pour donner de la liberté aux mouvements et dégager la peau car le "bain de soleil" arrive dans les années 1920, sous l’influence américaine. Les couturiers s’en emparent : Jean Patou, Lucien Lelong, Elsa Schiapparelli, Coco Chanel…
La mode des bains de mer a un effet considérable sur la spéculation immobilière. Les dunes de Cabourg se couvrent de villas entre 1862 et 1866, selon une urbanisation en rayons autour du Grand Hôtel. 250 villas sont construites en 10 ans dans le Deauville alors le Duc de Morny. Les financiers, premiers acteurs des compagnies ferroviaires, rentabilisent les lignes grâce aux stations balnéaires. Dans ce contexte, la Côte de Nacre (nom donné en 1925) concurrence Dieppe dés 1858, avec principalement la vogue de Luc-sur-Mer aux algues bénéfiques pour la santé, alors que cette petite ville est déjà forte économiquement grâce à ses salaisons de hareng, ses activités de fret, sa proximité avec le pèlerinage de Douvres-la-Délivrande.
Saint-Aubin, site très ancien qui n’est qu’un quartier de Langrune, est gagnée par la vogue des bains grâce au dynamisme de son équipe municipale. Réputée comme "reine de l’iode", la construction d’un hôtel, d’une digue où la "pierre à poisson" est lieu de rencontre à la criée du matin avant d’y parader, puis l’arrivée du train de la côte en 1876 (gare de Caen-Saint Pierre à Courseulles par Mathieu, Douvres, Luc, Langrune, St Aubin puis Bernières) sont décisives pour le démarrage de la station. Une intense animation y règne l’été, le syndicat d’initiative de la digue renseigne les touristes et le parc leur permet un repli par temps maussade. Le jeu des petits chevaux y fait fureur, des chanteurs viennent s’y produire depuis Paris, en 1913 le premier cinéma est créé au casino, la fête d’août, les jeux de plage comme le croquet ou la pêche à pied, bals et cotillons attirent la foule, des régates (courses à la rame ou à la voile) et des excursions sont organisées le long de la côte. Les sports tels que natation, lawn tennis, ball trap et courses de chevaux sur la plage rencontrent le succès. Le dancing local est réputé. Saint Aubin, dont les riches familles d’industriels font la renommée, est la seule station qui puisse s’enorgueillir d’avoir un monument aux baigneurs morts pour la France.
Parmi les gens célèbre qui ont connu les joies de cette plage, les journaux balnéaires, acteurs souvent efficaces de la promotion des petites stations (l’Echo des plages la dit "Reine des plages de famille"), citent par exemple Emile Zola qui y séjourna 3 mois en 1876, Louis Pasteur sans doute là avec toute sa famille car la plage est saine, et Jules Massenet. C.C