Fédération Française du Lyceum Club International

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Les SECRETS d’un TABLEAU

Date : 24 janvier 2019

La restauration de La Vierge donnant une étole à saint Hubert d’Érasme II Quellin (1669). Musée des Beaux Arts de Caen.
Notre conférencier nous emmène devant le tableau d’Erasme II Quellin, peint en 1669 et représentant la Vierge donnant une étole à Saint Hubert en présence de St Nicolas de Tolentino. Il nous présente d’abord l’artiste, né à Anvers en 1607 dans une famille bourgeoise de 11 enfants ; son père et l’un de ses frères étaient sculpteurs. Il fit des études littéraires, obtint le grade de maîtrise de philosophie et aurait reçu une brève formation de sculpteur chez son père. Entré comme apprenti dans l’atelier du peintre Jan Baptist Verhaeghe, il se perfectionna auprès de Rubens dont il devint collaborateur principal, faisant alors partie d’un petit cercle privilégié comme Jacob Jordaens et Gerard Seghers. A la mort de Rubens, en 1640, il lui succéda dans les fonctions de peintre et de décorateur de la ville d’Anvers. A la différence de son maître, Quellin n’entreprit aucun voyage à l’étranger mais, érudit, possédait une bibliothèque importante aux ouvrages très diversifiés. Il mourut en 1678 à Anvers…. Sur ce tableau, Saint Hubert reçoit des mains de la Vierge une étole brodée ; la mitre et la crosse épiscopale tenues par l’ange, les deux chiens et le cor de chasse disposés au 1er plan, désignent le saint sans aucune ambiguïté. Selon la légende du 15e s., Hubert est un ancien chasseur converti : un Vendredi Saint, durant une chasse, ce seigneur rencontra un cerf portant une croix lumineuse entre ses bois. Il le pourchassa sans réussir à ne le capturer ni à le fatiguer ; au bout d’un long moment l’animal s’arrêta et une voix tomba du ciel pour dire à Hubert de penser au salut de son âme au lieu de poursuivre le gibier dans les forêts. La voix lui conseilla d’aller trouver Lambert, évêque de Maastricht, de se convertir et de faire pénitence de ses péchés. Hubert entra dans les ordres. À la mort de Lambert, un ange apparut au pape Serge lui conseillant d’introniser Hubert, qui se laissa fléchir par la double apparition d’un ange portant le bâton pastoral et de la Vierge venue lui offrir une étole brodée de ses mains. A ses côtés, Saint Nicolas de Tolentino se distingue par son froc noir et par le pain guérisseur qu’il porte dans ses mains. Sa présence laisse supposer que le tableau a été peint au moment de l’épidémie de peste qui frappa Liège en 1669. Nicolas était traditionnellement invoqué contre la peste ; ce saint, reçu à onze ans dans l’ordre des Ermites de St Augustin, jeûnait quatre fois par semaine ; portait des ceintures de fer et des cilices pour se mortifier et résister aux tentations de la chair. Il est aussi le patron des opprimés ; fêté le 10 septembre, on distribuait ce jour- là des petits pains en souvenir de la remise d’un pain par la Vierge qui l’avait guéri. Le conférencier nous explique que cette œuvre d’Erasme Quellin est un mélange de baroque et de classicisme. Le tableau est empreint d’un sens de la mesure, une forme de clacissisme que révèlent les lignes de la composition, l’attitude statique des figures, leur étagement pyramidal. Mais l’œuvre se rattache sans conteste au baroque anversois, dont on retrouve les caractéristiques : les couleurs chatoyantes, les harmonies de bruns chauds, de rouges et d’or venant mettre en valeur par contraste la Vierge revêtue de bleu ainsi que le drapé monumental du manteau, blanc recouvrant les genoux mariaux, qui concentre la lumière en opposition avec les vêtements sombres des deux saints. Nous quittons la salle pour aller comparer l’art pictural de Quellin avec celui d’autres artistes de l’époque. Le tableau de Rubens "Abraham et Melchisédech" offre au regard des couleurs flamboyantes, un style puissant et une mise en scène architecturale ; l’œil se promène dans le tableau dont la composition est moins ordonnée que celle de Quellin. Le clair- obscur du tableau de Gerard Seghers "St François et l’Ange" est remarquable, la source de lumière latérale accentue le caractère expressif du visage et le drapé de sa robe de moine ; comme dans le tableau de Quellin, l’ange a une figure humaine. Nous faisons halte devant une toile de Philippe de Champaigne, représentant du clacissisme français, dont la composition est très ordonnée et dont les anges sont des enfants potelés. La palette de couleurs est moins riche que celle des tableaux baroques. L’art d’Erasme Quellin réunit donc à la fois des influences baroques et classiques.
Réalisé pour la ville d’Anvers, on ne sait pas qui a récupéré le tableau ensuite, il a disparu avant de réapparaître des années plus tard et d’arriver en 1803 au musée. Il a subi de grosses dégradations, des brûlures notamment. Devenu propriété de l’Etat, le tableau est restauré une 1ère fois avec des techniques assez expéditives et une 2ème fois dans les années 60, de façon plus moderne. Sa lisibilité apparaissait mise à mal par des accidents anciens (déchirures et cloques), parfois mal restaurés, et par un vernis inégal et très oxydé. La restauration débuta en mars 2018, le tableau fut envoyé à Versailles dans un atelier privé. Les premières opérations furent effectuées par les rentoileurs, qui sont des professionnels formés au traitement du support (toile ou bois). Le châssis en bois avec 6 croix a été nettoyé, sécurisé (remplacement des clés manquantes), les bordages en papier kraft maintenant les chants de la toile ont été remplacés. Le tableau avait déjà été réentoilé car il avait été déchiré. Ensuite les restaurateurs effectuèrent le travail d’allègement du vernis et des repeints (retouches antérieures dont la couleur est altérée ou qui dépassent des lacunes). C’est une démarche scientifique, les restaurateurs ont des protocoles très précis et ils doivent travailler très progressivement. Le nettoyage se fait avec un coton imbibé d’eau d’abord, ou d’éthanol ce qui fait apparaître parfois des lacunes de peinture, c’est-à-dire un manque de matière sur une zone plus ou moins grande, remplacées par les restaurateurs par des incrustations de toile, si c’est nécessaire, au format du manque. Des mastics sont ensuite posés dans les strictes limites des lacunes. La dernière étape est la retouche illusionniste ou égalisation chromatique, utilisée tout d’abord pour la fresque puis élargie à la peinture de chevalet sur couche préparatoire, dite restauration "a tratteggio" (par rayures parallèles verticales). De près, la structure de la grille des hachures est évidente mais de loin elle disparait, le spectateur peut recomposer mentalement et inconsciemment l’œuvre dans son intégrité : on passe d’abord un jus en demi- teinte et on fonce ensuite pour retrouver la teinte définitive. Il faut travailler de façon précise et délicate, millimètre par millimètre, pour rendre à l’œuvre sa lisibilité. Ce travail s’est fait sur place au musée ; le public a pu assister, à certaines dates, à ce travail de retouche. Les 26, 27 et 28 février prochains il sera encore possible d’assister à cette réintégration illusionniste pratiquement terminée, avant la pose des vernis. M.S.