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Littérature et psychanalyse : Le testament Français (5)

Date : 15 février 2021

Séance 5 du 15 février 2021 (Pages 197 à 216)

Troisième partie : La mort, le mal et l’invraisemblance de la vie

La troisième partie commence avec la dimension imaginaire, celle de l’illusion et celle de la liberté :

La liberté et ( ou) la mort

- avec un léger effort d’imagination, faire naitre une illusion surprenante : celle d’une soirée pluvieuse dans une métropole d’ Occident ( encore l’Atlantide…)
- prélude de la liberté d’adulte » p 197
- « j’étais seul, libre. J’étais heureux. …Je me sentais merveilleusement étranger à moi même » p 198

Ce qui nous renvoie à l’époque contemporaine, des citoyens égaux en droits, qui se veulent libres de choisir, mais qui souffrent aussi de solitude, d’isolement, d’exclusion, de dissolution du lien social.

Dans cet imaginaire, vient faire effraction le réel, celui de la mort, celle de sa mère « cette situation inconcevable : ma mère était morte ». Avec des sentiments de honte et de culpabilité de « mon contentement égoïste » p 199

La triste réalité aussi :
- « La vie réelle se fit sentir …la vie russe – un étrange alliage de cruauté, d’attendrissement, d’ivresse, d’anarchie, de joie de vivre indicible, de larmes, d’esclavage consenti, d’entêtement obtus, de finesse inattendue…" p 200. Des oppositions qui seront reprises, régulièrement et plus loin par le terme de « déchirement . ..La vie réelle, avec sa force arrogante, vint défier mes chimères » p 201
- des larmes d’impuissance …devant des dizaines de millions d’êtres rayés de la vie » p 202
- Si je pleurais c’était devant leur résignation silencieuse …ma mère renvoyée de l’université après son crime (elle avait déclarée sa mère de nationalité russe)

Une impuissance engendre le plus souvent la colère et la violence, contre soi et / les autres :
- Je sentais monter en moi une colère confuse…contre Charlotte ! Contre la sérénité de son univers français. Contre le raffinement inutile de ce passé imaginaire
- Sa tante et son stalinisme « …qui n’avait plus rien à perdre et ne craignait rien …Ils parlaient de tout avec une verdeur agressive et désespérée » p 206

C’est alors que l’auteur ressent tout à coup de l’admiration pour ceux qui sont puissants, qui osent, qui passent à l’acte… Béria

« je pensais à Béria et à ces femmes condamnées à ne vivre qu’une nuit…Et moi je me haïssais ! Car je ne pouvais pas m’empêcher d’admirer ce guetteur de femmes. Oui, il y avait en moi quelqu’un qui -avec effroi, avec répulsion, avec honte- s’extasiait devant la puissance de l’homme à pince–nez. Toutes les femmes étaient à lui !...ET ce qui me fascinait le plus, c’était son indifférence. Il n’avait pas besoin d’être aimé….En revenant à moi, je me sentis autre » p,210

C’est aussi la liberté imaginaire, la question du pouvoir et des limites que l’on se donne. L’imaginaire qui met en concurrence, qui appelle le pouvoir réel sur l’autre, la domination, les guerres « des millions de personnes sont mortes pour que vous puissiez vivre » p 204. La toute puissance de quelques uns, et en particulier dans les régimes totalitaires, l’anéantissement de millions d’êtres, au nom d’une idéologie de libération de l’homme …

Ce qui est très différent de la liberté imaginaire, qui se vit souvent en solitaire, c’est la liberté symbolique, celle où le sujet accepte d’occuper une place, qu’il n’a pas forcément choisie, qui n’est pas la même pour tous, mais qui le relie à ses pairs, qui structure le lien social qui vous autorise et vous engage. Ceci pose aussi la question de l’autorité (qui vient de Auctoritas : élever) en opposition avec l’autoritarisme, la toute puissance, le totalitarisme. Il faut revenir au pouvoir de la structure qui se définit par la différence des places (l’indifférencié, le chaos.. On peut se référer aux récits fondateurs de la Grèce antique, de la Genèse, moment de création et de séparation) . Et aussi au pouvoir selon le pape François « Le vrai pouvoir, c’est le service » .

La question du mal

Béria p 211

- "Donc, en principe tout est permis. C’est Béria qui m’a appris cela. Et si la Russie me subjugue, c’est parce qu’elle ne connaît pas de limites, ni dans le bien, ni dans le mal. Surtout dans le mal. ».
- La question de l’absurde (réf à Camus) « je compris que dans cette vie, il n’y avait aucune logique, aucune cohérence. Et que peut être la mort seule était prévisible » p - - "L’invraisemblance de la vie" p 214
- "mais la vie ne se souciait pas de la cohérence du sujet. Elle déversait son contenu en désordre, pêle-mêle » .. « la réalité avec toute son invraisemblance dépassait de loin la fiction » p,215

Autres repères :

Un chapitre charnière véritable pivot du roman sur différents plans qui s’entrelacent
1) sur un plan psychologique : le personnage-narrateur adolescent grandit, murit, découvre « la vraie vie ».
2) sur un plan historique et idéologique : la Russie dans sa vérité monstrueuse, d’une cruauté sans nom s’impose
3) sur un plan familial : les mystères familiaux, les non-dits sont révélés avec la mort des parents qui libèrent la parole de la tante et montrent la rupture, la marginalité essentielle de Charlotte.
4) sur un plan identitaire : une dualité, une schizophrénie entre l’identité française, et l’identité russe que tout oppose
5) sur un plan générationnel : les rapports du narrateur et de sa grand-mère évoluent

=> la puissance du roman fait que la fiction romanesque entre en coïncidence tragique avec la réalité, que la Russie et la France se heurtent violemment et absurdement dans des similitudes tragiques (§ p.214).

Ce qui est absurde c’est ce qui n’a pas de sens (cf Camus) mais ici l’écriture va donner sens, va faire sens à cet entrelacs