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Littérature et psychanalyse : Le testament Français (2)

Date : 23 novembre 2020

Première partie chapitres V et VI (p.70 à 106) : l’enfer

Nous poursuivons notre lecture en pénétrant dans les émotions du narrateur : après la France Atlantide et une Charlotte conteuse fascinant son petit-fils au fil de ses récits, les chapitres V et VI de la première partie nous transportent dans un tout autre univers la Sibérie,en proie à la famine et la guerre civile…

1/ Albertine et la Sibérie BOIARSK
• Mort de Norbert, le mari d’A. un premier basculement : pourquoi Albertine ne rentre-t-elle pas en France ? Cf p.70 L’incompréhension devant l’absurdité de cette décision reste un mystère pour Charlotte : dissension familiale ? Charlotte devient la petite française insolite et pauvre qui va soutenir sa mère dans un moment d’effondrement, de lien à l’alcool et à la morphine p.72 « la planète des neiges ne relâchait jamais les âmes envoutées par ses espaces sans jalons, par son temps endormi » p. 70 « la Sibérie lui paraissait de plus en plus fatale, se confondant avec son destin…ce ténébreux vécu russe dont elle sentait le poison enivrant s’instiller dans ses veines ». Veuve, pauvre, alcoolique, addict à la morphine. Intensément elle ressentit sa vie, la chaleur de son corps maigre concentré en un minuscule moi. => La France la soutient dans ces moments tragiques. On note le soutien inaliénable de cette France de génération en génération ( cf le narrateur dans la file d’attente).

• « Cette Sibérie absurde et inévitable comme le destin » p. 73. revenir en France, c’est renier ses choix, perdre sa place de femme mariée et son statut d’aventurière.
Identification à sa mère : Chartotte, (et le narrateur…) sont deux aventuriers solitaires.

2/ Charlotte : un itinéraire de Paris en Russie…

• p.78 à 11 ans en juillet 1914, Albertine l’abandonne à Paris. On plonge dans le temps de la guerre. Mort pour la France : « la jeune mariée se couvrait de noir… Ce temps étrange… on était en 1921,ce temps fantasque… rythmé par des nuits sans sommeil et un long défilé de corps mutilés » p. 79 Le temps défile en deux pages…
• « au milieu de ce désert de neige…elle ressentit sa vie, la chaleur de son corps maigre concentré en un minuscule moi…c’est moi qui suis là, au bout du monde dans cette Sibérie, moi Charlotte Lemonnier , moi qui n’ai rien de commun avec ces lieux sauvages. Ni avec ces gens… Il y avait la France p. 74
• La question de l’attachement « absurde », de sa mère à cette terre de Sibérie reste mystérieux pour sa fille Charlotte, elle qui s’appuie sur ses souvenirs de Paris pour surmonter son sentiment d’abandon.
C’est peut-être aussi ce qui l’amènera à repartir à la recherche de sa mère après la guerre, ne pas répéter l’abandon de sa mère. « L’attente devenait l’unique temps de la vie de Charlotte » p 78 // Comme la lutte de cet homme qui se débattait au milieu des glaces p. 76 ( cf « Le long du fleuve Amour » de Makine)
• C’est là-bas qu’elle crut connaître l’enfer… famine et guerre civile
La famine en Russie 1921-1922 est la première des trois grandes famines de l’État soviétique. Cette famine débuta au printemps 1921 et dura environ un an. Vingt millions de personnes souffrirent de la faim et il y eut plus d’un million de victimes, se concentrant entre le Dniepr, la Volga et le Nord Caucase. Victimes de la famine près de Saratov. Les origines de la famine sont de deux ordres : naturelles (sécheresse de mai 1921), et anthropiques (désorganisation des moyens de production et de distribution en raison des réquisitions du communisme de guerre et de la collectivisation forcée)
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Le pillage des ressources agricoles (commencé par les forces d’occupation allemandes de la Première Guerre mondiale à l’issue de la paix de Brest-Litovsk entre Lénine et l’Empire allemand, et intensifié par les divers belligérants de la révolution et de la guerre civile) ont préparé le terrain à la famine en affaiblissant la population, désorganisant les transports et en vidant les entrepôts. En l’absence de réserves, la sécheresse de mai 1921 et la politique de l’État bolchevik qui, ne reconnaissant que fort tard l’ampleur du phénomène, refusa d’amener des vivres à temps et n’accepta qu’à contrecœur l’aide du Secours ouvrier international, suffirent pour évoluer en grande amine qui devint rapidement une catastrophe nationale.

Mesures prises par le pouvoir bolchevik
Le Parti communiste russe (bolchevik) dirigeant un « État ouvrier », se devait d’approvisionner en priorité les villes ouvrières, quitte à affamer les campagnes, que sa propagande qualifiait d’« arriérées » avec une paysannerie « illettrée et superstitieuse (c’est-à-dire croyante) et des outils « rudimentaires » (c’est-à-dire non mécanisés). Le Parti en tira prétexte pour accuser les paysans d’avoir réduit leur production, cumulé des surplus et refusé les réquisitions (« attitude réfractaire et contre-révolutionnaire ») c’est-à-dire d’être, autant voire plus que la sécheresse, des « koulaks » responsables de la famine. Cet État ouvrier n’avait pas à se faire aider par des « États impérialistes » et refusa donc toute aide internationale.
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• Charlotte partit pour la Russie grâce à la mission de la Croix-Rouge « Aucune liaison n’existait encore par ce pays dévasté par la guerre civile. On était en 1921. » p 80
- La famine, dans la région de la Volga avait fait des centaines de milliers de victimes
- Un amoncellement de carcasses humaines, de corps dépecés, de fragments de chair méconnaissables. p. 80
- Cet enfant nu assis dans la neige. Un corps d’insecte …Cette tête, seule, aux yeux ouverts, vitreux. Cette terrifiante photo des cannibales…elle qui s’était nourrie depuis des semaines de chair humaine. Ce cri… Ce paisible enfer » p 81
- Elle partit de Moscou. « Elle partit et elle vit tout ; En train, en télègue, à pied…Elle vit tout. p. 82
- Des corps coupés en deux - de l’épaule jusqu’au bas ventre-…des chevaux morts qu’on retirait du puits, un bulbe d’église projeté entre les tombes, un enfant mutilé pour avoir volé une pomme…
- Les paysans en colère qui repoussent les malades
- Les pendus que personne ne pensait enterrer
- Les bandits dans le train
- L’enfant tenu au dessus du marche pied pour une « envie si naturelle dans cet univers inhumain » p 85
- Les soldats poussaient le prêtre dans un traineau bourré de paille p 86
- L’espace qu’elle affrontait ne connaissait pas de juste milieu p. 83. Dans l’Ethique à Nicomaque, le juste milieu, chez Aristote, c’est le souverain bien et aussi l’amitié. Donc importance des liens affectifs…
- Une fois seulement au cours de cette longue traversée jalonnée par la souffrance, le sang, les maladies, la boue, …un calme bienheureux. Des fous »
- les pianos dans les appartements des riches qui provoquaient la colère du peuple p 89
- Non, rien ne pouvait plus la surprendre p 85

3. Elargissement de cette thématique

Aujourd’hui … la guerre civile est un thème récurrent
• Retour sur l’histoire : les dernières guerres civiles.
• La situation actuelle, aux USA, en France…. Cf livre de Pierre de Villiers L’équilibre est un courage, réparer la France Fayard 2020. Une citation de Camus…La solitude et l’exclusion, le désespoir individuel et collectif nourrissent la difficulté d’un vivre-ensemble, d’un projet commun, d’un sens global à construire dans le respect des différences et des individualités. // p.105 « Nous étions habitués à voir le monde en noir et blanc : les riches et les pauvres, les exploiteurs et les exploités, en un mot, les ennemis de classe et les justes. De la masse humaine, si commodément coupée en deux, surgissait l’homme avec son imprévisible liberté »
Retour au texte de Freud 1921 Psychologie des foules et analyse du moi Transgresser les interdits, lever les refoulements. Et chap. VII l’identification // la pandémie et l’isolement, la disparition des liens affectifs… éléments de cette désintégration sociale. L’autorité (et non l’autoritarisme) doit reprendre le dessus dans une approche collective des situations et des problématiques.
Cf Reinventing organizations Vers des communautés de travail inspirées de Frédéric Laloux => un nouveau management dans l’entreprise…