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PHILOSOPHIE - LE PROGRES

Date : 8 janvier 2017

LE PROGRES

On n’imagine pas, de nos jours, une société immobile qui ne connaitrait pas le progrès. Il est devenu si rapide que tout homme dans la force de l’âge peut mesurer le chemin parcouru depuis son enfance dans tous les aspects de la vie quotidienne. Portant, le concept de progrès, tel que nous l’utilisons, est d’origine récente. Pendant longtemps, on n’a connu que le sens d’évolution que nous employons encore aujourd’hui : quand nous parlons des progrès de la déforestation, du sida ou du réchauffement climatique.

Dans l’antiquité chez, les Grecs et les Romains, la notion de, progrès, si on avait pu la penser dans sa version moderne, n’aurait eu aucun sens car, elle aurait été en contradiction avec l’idée qu’on se faisait de l’Univers dont la caractéristique essentielle était l’ordre et la stabilité. La régularité du mouvement des astres dans le ciel nocturne en fournissait une preuve suffisante ; on avait pu la décrire de façon rigoureuse à l’aide des nombres dont les propriétés indiscutables donnaient une image rassurante proche du sacré. Le Nombre acquérait ainsi le statut d’élément fondateur expliquant l’ordre du Cosmos et on ne voyait pas ce qui pourrait en altérer la structure.

Le christianisme, pour des raisons différentes, aboutissait à une conclusion similaire. Alors que les divinités antiques n’étaient que les gestionnaires du monde, le Dieu des chrétiens, non seulement l’a créé mais en outre il est à l’origine de tout ce qui s’y passe ; l’avenir lui appartient et dépend de sa volonté. La Providence divine tient donc la place de l’ordre qui régissait le Cosmos des Anciens. Toute nouveauté provenant d’une initiative individuelle est contraire aux décrets sacrés de la divinité. Il n’y a donc pas de place pour un changement auquel personne ne pense car la pensée chrétienne puisant sa source, non seulement dans les Evangiles mais dans l’œuvre de Saint Thomas sait concilier la raison et la foi et fournir ainsi les éléments d’une pensée efficace permettant d’affronter les difficultés de la vie quotidienne. Pendant mille ans, le christianisme fournit une règle de vie que personne ne songe à contester.

L’idée de progrès ne peut naître qu’avec le changement dans les conditions matérielles. Les premiers auxiliaires de l’homme : la roue, la vis, le filet, la voile remontent à des temps si lointains qu’on les considère presque comme un prolongement naturel de la main ; même la découverte, au Moyen Age, du collier d’attelage, du gouvernail et de la boussole ne modifient pas les perspectives. Il faut attendre l’imprimerie pour constater que le recours à une technique peut modifier profondément le rapport de l’homme avec le monde. .On peut trouver l’idée qu’un changement est possible dans le Discours de la Méthode ; Descartes assigne comme objectif à l’homme de devenir « comme maître et possesseur de la nature » .Il y aurait donc, au sein de l’Univers de la création, une possibilité d’action pour l’individu dont, cependant, les modalités ne sont pas définies .Pourtant, de menues améliorations dans la métallurgie et dans la mécanique, modifient les perspectives et accroissent lentement l’efficacité de l’action humaine. Une étape décisive est franchie lorsque Papin et Stevenson inventent, un peu laborieusement, la machine à vapeur. Pour la première fois, l’homme, en transformant la chaleur en force fait appel, pour son travail, à d’autres ressources que celles que fournit la nature.

A la fin du XVIIIème siècle, le paysage technique s’est ainsi considérablement modifié. On peut décrire le chemin parcouru et même tenter de prolonger la courbe des changements. On aurait attendu qu’un philosophe s’en charge. Ce fut un jeune mathématicien, le marquis de Condorcet, qui prit l’initiative. C’est un esprit brillant ; à vingt-six ans, il est membre de l’Académie des Sciences pour ses travaux sur le calcul des probabilités mais la philosophie lui est à peu près étrangère. Il aborde donc le problème en scientifique décrivant l’histoire des mentalités au cours des âges et, dépassant largement les aspects techniques, il pense que, non seulement l’esprit humain s’est modifié depuis les débuts de l’humanité, mais qu’on peut décrire les progrès possibles jusque dans l’intelligence et la moralité. Il a en projet une somme imposante décrivant cette évolution dont il rédige rapidement une sorte de plan développé qu’on publiera après sa mort, sous le titre : « Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain » dans lequel il divise l’histoire de l’humanité en neuf périodes, la dixième étant réservée à ce que pourrait être la société du futur.
Il est évidemment tentant de faire le rapprochement entre les espoirs de Condorcet et ce que nous connaissons de nos jours .Voici les principaux thèmes abordés dans ce dernier chapitre :
-Le progrès des facultés intellectuelles est possible, notamment celui de l’intelligence.
-La première des valeurs est la liberté. Une nation peut-elle l’imposer aux autres. Peut-on faire le bien à autrui sans son consentement ?
- L’instruction permet d’accéder à la liberté. Elle doit être généralisée et étendue aux filles. On doit favoriser l’égalité des chances dans toute la mesure du possible.
- Les femmes ont la même dignité que les hommes. Elle doit être reconnue.
-Les fautes commises contre l’ordre social n’ont pas qu’une origine individuelle. L’organisation de la société peut en être partiellement responsable. On pourrait donc mettre sur pied des mesures de prévention.
-Les progrès de la médecine font prévoir une augmentation de la population du globe. Mais les ressources alimentaires ne croîtront pas dans la même proportion. Que peut-on envisager ?
Pour tous ces problèmes, Condorcet envisage, en mathématicien, une analyse scientifique faisant appel aux probabilités et à la statistique. Il annonce ainsi les méthodes actuelles de la recherche sociale.

Les concepts théoriques définissant le progrès ne sont cependant pas formalisés même chez Condorcet ; le progrès est vécu avant d’être pensé. Parallèlement à la technique qui sous-tend les avancées matérielles, la science se développe et se spécialise. Partout, l’Université traditionnelle se divise en départements correspondant aux nouvelles disciplines. On est maintenant capable, ce qui ne s’était jamais fait, de bâtir une théorie définissant la méthode à utiliser pour la recherche. Dans l’enthousiasme qui embrase les sociétés du milieu du XIXème siècle, Ernest Renan écrit » l’Avenir de la Science » qui, bien que publié à la fin du siècle, trace la marche à suivre dans les sciences humaines. Dans le domaine plus riche et plus précis des sciences de la matière, Claude Bernard publie en 1865, l’ouvrage fondamental qu’est « L’Introduction à l’étude de la médecine expérimentale « où il décrit les trois temps de de la démarche ayant pour centre l’expérimentation.
On a donc atteint, dans le domaine scientifique une cohérence efficace. Elle se double d’un essor impressionnant dans la technique. La machine à vapeur puis l’électricité ouvrent l’ère du machinisme. Toutes les deux obéissent à des lois simples qu’on enseigne au lycée : le principe de Carnot, les lois d’Ohm et de Joule. Tout à coup, dans tous ses aspects, le monde paraît intelligible car la raison remplit le rôle que lui avait assigné Descartes puisque elle gouverne aussi bien la science, que la technique. Kant démontre même qu’on peut fonder la morale sans recourir à la religion en s’appuyant exclusivement sur elle. La raison cartésienne triomphe donc dans tous les domaines.
Il semble donc possible de franchir les limites de la science et de la technique et de tenter une organisation rationnelle de la société. On voit peu à peu émerger, sous des formes diverses, laborieusement, souvent douloureusement, des régimes où le peuple se gouverne lui-même. On tente même de soumettre l’intégralité des structures sociales à des règles rationnelles soit en décrivant l’avenir radieux du communisme, soit en affirmant, comme le nazisme, que l’existence de la nation est entièrement soumise au déterminisme de la race. Mais les désastres à quoi ont abouti ces tentatives ont prouvé que les hommes ne sont pas gouvernés par la seule raison et que le progrès fait appel à d’autres facteurs.

La société future, au temps de Renan et de Jules Ferry, était un rêve auquel on pouvait donner une forme vraisemblable, dont on était capable d’esquisser les structures et le fonctionnement. Personne, aujourd’hui, ne s’y risquerait. La science et la technique ont poursuivi leur essor impressionnant en faisant appel à la puissance gigantesque de l’informatique mais, pour la première fois, nous ne maîtrisons pas pleinement l’outil qu’utilise la technique En effet, l’’ordinateur est capable d’apprentissage, il peut compenser lui-même ses insuffisances, analyser une situation et réagir en conséquence. La puissance des logiciels et des modèles mathématiques qu’il sait construire est telle que l’utilisateur est incapable de prévoir les conséquences de leur usage.
Dès lors le progrès n’apparait plus comme le moteur irremplaçable de la vie des sociétés mais comme une notion à laquelle on a l’habitude de se référer sans être capable de lui donner un contenu. Tout au plus peut-on, dans certains domaines, mesurer les bouleversements qu’induisent aujourd’hui des découvertes récentes et formuler les inquiétudes qui les accompagnent. Est-on prêt à accepter que notre patrimoine génétique soit modifié pour que nos performances physiques et intellectuelles soient augmentées et que les biotechnologies permettent d’allonger notre vie de vingt ou trente ans ? La facilité des communications que permet l’informatique a commencé à modifier profondément les rapports humains ; on voit apparaître « l’économie collaborative » qui laisse entrevoir la disparition des puissantes structures actuelles fondées sur le salariat pour laisser la place à des individus autonomes désormais capables de gérer totalement leur travail. Mesure-t-on les changements sociaux qu’impliquent l’apparition tardive de la vieillesse et une forme différente de travail ?
Nous admettons implicitement que le gouvernement du peuple par lui- même, sous ses diverses formes, est l’état normal des sociétés modernes. Il apparaît comme un progrès par rapport aux régimes antérieurs. Ce constat, généralement admis comme exact, fait portant l’économie de la question de savoir s’il n’existe pas un lien solide entre le régime politique et les structures sociales profondes, elles-mêmes étroitement dépendantes de la technique. Il est frappant de constater que, partout en Europe, l’avènement de la démocratie a suivi de près l’utilisation de la machine à vapeur et de l’électricité qui ont changé radicalement le rapport de l’homme à la nature. Dès lors, est-il excessif de se demander si ce moyen de gérer et d’organiser la société, tel que nous le connaissons, et auquel nous sommes attachés en dépit des querelles, résistera aux bouleversements techniques induits par la présence de l’informatique dans tous les domaines de l’activité humaine ?
Pendant deux siècles, l’idée de progrès s’est accompagnée d’un optimisme dont on n’était pas toujours totalement conscient et d’un confort intellectuel agréable à vivre. Nous ne mesurons pas pleinement, de nos jours, la profondeur des inconnues de la technique que nous utilisons et peut-être n’avons-nous pas les ressources conceptuelles qui permettraient de connaître les composantes de la situation où nous nous trouvons. Il n’est pas facile d’abandonner des habitudes de pensée qui ont engendré, dans tous les domaines, des succès si nombreux qu’ils nous semblent avoir entraîné une accélération de l’histoire. Même si c’est particulièrement difficile, il est urgent d’analyser avec lucidité les caractéristiques complexes de la révolution technique, intellectuelle et sociale que nous vivons. Même si le rêve de Descartes de maîtriser la nature semble inaccessible , il nous incombe de faire l’effort de lucidité indispensable pour adapter l’homme à un monde qui reste à découvrir.

Pierre Muckensturm

Bibliographie

Condorcet. Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. (1793 ) Flammarion
Ernest Renan. L’avenir de la science ( 1848 ) Flammarion.
Claude Bernard. Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865) Champs classique
Luc Ferry La Révolution transhumaniste (2016) Plon