Fédération Française du Lyceum Club International

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Patrick MODIANO

Date : 8 novembre 2018

Les romans de Patrick Modiano et leurs secrets. Conférence de Monsieur Alain Lanavere,
Tout d’abord, Alain Lanavere évoque la personnalité de Patrick Modiano, qui a vécu à Paris dans la même rue que lui. Leurs enfants fréquentant la même école, il lui arrivait de croiser l’écrivain, homme peu expansif, timide, rêveur, souvent critiqué par les médias qui lui reprochent ses mauvaises prestations lors d’interviews :"Il bredouille, il ne répond pas aux questions".
P. Modiano publie son premier roman La place de l’Étoile en 1968 ; son troisième roman Les boulevards de ceinture reçoit le Grand Prix du Roman de l’Académie française en 1972 ; il obtient le Prix Goncourt avec Rue des boutiques obscures en 1978 et, en 2014, "pour l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’occupation et pour le roman" et pour son roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, lui est décerné le prix Nobel de Littérature. Patrick Modiano a écrit 27 romans, trois ouvrages pour les enfants, trois pièces de théâtre, une vingtaine de chansons, les scénarios de plusieurs films - dont celui de Lacombe Lucien en 1973 ; il a préfacé plusieurs livres, telle la réédition de Elle s’appelait Françoise, évocation par Catherine Deneuve de sa sœur Françoise Dorléac.
Alain Lanavere choisit de nous parler d’abord de deux œuvres de Modiano publiées simultanément en 2017, le roman Souvenirs dormants et la pièce de théâtre Nos débuts dans la vie, ouvrages hantés par les souvenirs enfouis du passé. Dans Souvenirs dormants Jean, le narrateur, suit la trace de six femmes rencontrées puis perdues de vue au début des années 60, personnages déjà croisés par notre conférencier dans nombre d’autres romans de Modiano. C’est le cas de Mireille Ourousov, Geneviève Delame et Madeleine Perreau, des femmes qui appartiennent au milieu ésotérique, thème cher à P. Modiano. Jean arpente les rues de Paris et les souvenirs remontent à la surface au hasard de ses déambulations "J’ai aussi la mémoire de détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d’oublier. Je croyais y parvenir et sans que je m’y attende, après des dizaines d’années, ils remontent à la surface, comme des noyés, au détour d’une rue à certaines heures de la journée". Comme dans d’autres romans de Modiano, le lecteur part à la rencontre de personnages louches, des fantômes se manifestent, souvent liés à la période de la guerre, comme des blessures mal cicatrisées qui hantent le narrée, mais il en manque beaucoup, de sorte que la plupart restent isolés. Dans Nos débuts dans la vie, c’est aussi Jean, 20 ans, que le lecteur rencontre ; il travaille son premier manuscrit et se lie de passion pour Dominique (la femme de Modiano porte ce prénom), une jeune fille qui répète pour jouer "La mouette" de Tchekkov, tout en affrontant l’hostilité de la mère de son amant, actrice vieillissante et amère qui rêvait de jouer cette pièce mais a fait carrière dans de mauvaises pièces de boulevard. Nos débuts dans la vie raconte les démêlés de Jean avec sa mère Elvire et le compagnon de celle-ci. Elvire est la transposition de sa propre mère, Luisa Colpeyn, actrice de seconde zone ; Jean Caveux, qui se moque de Jean et de son travail d’écriture, n’est autre que le bouillant Jean Cau, compagnon de Louisa Copeyn après le divorce avec Albert Modiano. La pièce est un règlement de compte sanglant de Modiano avec sa mère ! Patrick Modiano a longuement évoqué son père dans son livre Un pédigrée. Albert Modiano (1912 1977) appartenait à une famille juive de Toscane qui avait émigré de Modène à Trieste, Salonique, Alexandrie et enfin Paris. Très jeune, il se livre à des trafics divers ; pendant la guerre, il ne se fait pas recenser et ne porte pas l’étoile jaune. Arrêté deux fois et libéré par des appuis, il rencontre Luisa Colpeyn en 1942, ils se marient en 1944, s’installent quai Conti et ont deux fils, Patrick en 1945 et Rudy en 1947. En 1960 ils se séparent, Albert se remarie avec une femme plus jeune et le couple habite dans le même immeuble que l’ex-femme d’Albert. Non seulement il est peu présent auprès de ses fils, mais il cherche par deux fois à se débarrasser de Patrick : il le dénonce d’abord à la police puis, en 1966, lui prend ses papiers militaires pour le faire enrôler de force dans l’armée. La figure de ce père très absent, mystérieux et au comportement plus que trouble, est au centre de l’œuvre de Modiano. L’image que ce dernier en donne est une image dégradée, celle d’un homme à la moralité douteuse qui frayait avec les "collabos". P. Modiano apprendra sa mort en 1977 mais ne sait pas où il est inhumé.
Notre conférencier aborde ensuite le roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier paru en 2014 ; il a, lui aussi, un parfum autobiographique. Ce récit relate l’histoire de l’écrivain Jean Daragane, qui a égaré son carnet d’adresse. Un certain Gilles Ottolini le contacte pour le lui rendre. Lors de leur rencontre Gilles évoque un monsieur Torstel, présent dans le carnet qu’il a lu, et demande à Jean des informations sur cet homme car il mène sur lui une enquête ; l’écrivain dit ne pas s’en souvenir. Gilles et sa compagne Chantal Grippay donnent alors des photocopies de leur dossier. En lisant le nom d’Annie Astrand, Jean plonge dans une chaîne de souvenirs oubliés…Il se rappelle avoir été confié par ses parents, pendant leur absence, à cette fille de nuit qui travaillait dans un cabaret et vivait à St Leu-la-Forêt (Patrick Modiano a lui aussi été laissé par sa mère à une amie durant un an, à Jouy-en-Josas). Dans cette maison passaient des gens étranges. Daragane, prêt à forcer les portes pour revoir ces lieux, interroge un médecin retraité qui habite en face et lui confirme la présence de personnes bizarres mêlées à des trafics suspects …Dans ce roman le narrateur ne veut plus remonter dans un passé aux "inquiétantes profondeurs", il se sait maintenant avoir été témoin de turpitudes et de faits plus que "louches".
Monsieur Lanavere conclut sa conférence, véritable enquête policière menée dans les romans du prix Nobel Français, en constatant que l’œuvre de Patrick Modiano est celle d’un homme obsédé par le passé de ses parents et, indirectement, par le sien. Pour lui, faire de souvenirs lourds à porter de la littérature est peut-être un exutoire… M.S.