Fédération Française du Lyceum Club International

Fédération Française du Lyceum Club International

Accueil > Clubs > CAEN-NORMANDIE > SSUR LA ROUTE du SEL et des EPIDEMIES
Version imprimable de cet article

SSUR LA ROUTE du SEL et des EPIDEMIES

Date : 16 novembre 2018

Merveilles des chapelles peintes de l’arrière-pays Niçois par Claude-Mathilde MONET,
Les chapelles, très nombreuses dans l’arrière-pays niçois, sont près de quatre cents, souvent peu ou pas connues car d’accès difficile. Faute d’entretien, les chemins qui y mènent ont parfois disparu. Elles sont sur les routes du sel que l’on acheminait depuis la mer vers l’arrière-pays, travail très pénible, routes peu à peu devenues commerciales pour des marchandises telles que l’huile, le vin, le coton etc.
La plupart de ces chapelles, aux murs couverts de fresques souvent en parfait état, sont dédiées à Saint-Roch (reconnaissable au bubon exhibé sur sa cuisse) et à Saint-Sébastien (dont les impacts de flèches semblent créer des bubons), considérés comme des saints protecteurs car ils ont souffert, ont eu une vie dramatique mais ont été sauvés ; la population s’identifiait à eux. Les épidémies étaient fréquentes et l’on ne savait pas alors que le bacille de la peste d’Orient arrivait dans les ballots débarqués sur les quais de ports comme celui de Marseille. Étaient-elles simples lieux de culte ou lieux de prière avant d’aborder un passage difficile ? Ces peintures faisaient-elles office de catéchisme ? Etaient-elles seulement des lieux de protection contre les aléas de climat pour ceux qui commerçaient ? Aujourd’hui on pense que leur édification se fondait sur des croyances magico-superstitieuses. On évoque des chapelles de protection, à mi-chemin de la religion populaire et de gestes magiques, plus anciens, supposés éloigner le malheur. Pour y accéder aujourd’hui, il faut trouver celui qui a la clef, et la lui rapporter après utilisation ; ce n’est pas donné à tous. Les chemins, souvent, ne sont pas balisés, sauf celui de Notre-Dame-des-Fontaines, située dans une vallée montagneuse des Alpes-Maritimes, juste avant le passage du col de Tende à 1871 m d’altitude, à 5 km du village médiéval de La Brigue. Elle a été construite au XIIIe siècle au bord du chemin, à l’extérieur du village comme la plupart de sanctuaires de ce type, semblant dire au malheur qu’il ne passera pas. Il existe même une chapelle au milieu de laquelle passe le sentier, duquel le marcheur n’a même pas à se détourner pour être touché par la magie du lieu. L’origine historique de ND des Fontaines remonte à EUDOXIE de TENDE, épouse du comte Pierre de VINTIMILLE et fille de l’empereur byzantin de Nicée. Alors que son pays était frappé par une série de catastrophes naturelles, dont une disparition de sources après des tremblements de terre, elle dit avoir eu une illumination de MARIE : si une chapelle expiatoire était élevée à l’endroit où se croisaient plusieurs chemins muletiers, les phénomènes s’arrêteraient le jour anniversaire de la naissance de Jésus et les sources taries rejailliraient. Ce qui arriva. La chapelle devint un important lieu pèlerinage et, au XVe siècle à la demande des ducs de Savoie, Giovanni CANAVESIO et Giovanni BALEISON couvrirent entièrement ses murs de fresques de La Passion et du Jugement Dernier de caractère réaliste, franc et même parfois brutal dans la ligne flamande, qui lui firent attribuer le surnom de "Sixtine des Alpes méridionales", même si ces œuvres sont davantage inspirées de Giotto, de Van Eyck ou même de Jérôme Bosch (Jugement Dernier avec la gueule du Léviathan). Une procession de la Passion perdure vers la chapelle de la Pausa à Roquebrune Cap Martin, tous les 15 août ; au XVe siècle, alors que cet édifice était dédié à ND des Neiges, la peste s’est brusquement arrêtée le jour de cette fête, dès la première procession. Un contraste est toujours marqué entre la simplicité extérieure de ces chapelles et la richesse de leurs peintures intérieures. Les thèmes sont issus des Ancien et Nouveau Testaments, tels La sortie du tombeau ou La fuite en Égypte. La thématique de La Passion du Christ est récurrente, déclinée de façon systématique sous forme de Pietà ou de Descente de La Croix, comme dans la Cathédrale de Vence, ou dans la chapelle ND de l ’Aube à Entrecasteaux. Elle dépeint l’impuissance des hommes à prévenir les désastres qui s’abattent sur eux. Ce ne sont pas des ex-voto de remerciement mais plutôt des œuvres demandant protection avant la venue du malheur. Fréquence du thème du Jugement Dernier avec diables et gueule du Léviathan et de frises de dénonciation des vices ou d’apologie des vertus, peu de paysages par contre, peinture née à Sienne et initialement utilisée comme fond. Souvent les Trois âges de la vie montrent que jeunesse, richesse, honneurs, plaisirs et santé ne durent pas, il faut sans cesse penser à son Salut car la mort peut survenir à tout moment. Il y avait, comme dans l’Est de la France, des emplacements réservés à l’inhumation des enfants mort-nés, non baptisés. On ne les retrouve pas de la même manière dans l’Ouest.
Ces chapelles sont le plus souvent peintes à la détrempe, procédé auquel on avait souvent recours avant l’invention de la peinture à l’huile. LA FRESQUE est un procédé de peinture très ancien qui consiste à utiliser des couleurs, faites de pigments finement broyés dilués dans l’eau, sur un mortier encore frais qui les absorbe. Sur un dessin très schématique au charbon de bois, peindre "a fresco" nécessite une main très sûre car aucun "repentir" n’est possible. LA DÉTREMPE est un procédé différent ; c’est une peinture dont les pigments sont liés par des émulsions naturelles (jaune d’œuf, lait de figue...) ou artificielles (colles de peau, gomme arabique, adragante...) en solution aqueuse qui lui donne sa fluidité. Appliquée sur un support sec qui ne l’absorbe pas, cette préparation délicate sèche très vite. Le peintre, pour éviter de difficiles "repentirs", doit procéder par petites couches superposées et fines hachures qui produisent une peinture d’une grande finesse. Grâce à la remontée en surface de l’huile contenue dans le médium, la couche picturale très fragile acquiert de la résistance. Le support lisse, très soigneusement fait de plusieurs couches de préparation à base de craie ou de plâtre, permet de polir la surface de la couche picturale avec un chiffon doux si on le souhaite, sans l’altérer. On ne parle de peinture "a tempera" (qui signifie "à détrempe" !) que lorsque le médium utilisé est le jaune d’œuf. Dans cette région, italienne à l’époque, cinq ou six peintres sont très bien identifiés et on peut leur attribuer certaines œuvres avec certitude.
- Les Niçois, CURAUD BREVESI et GUIRARD NADAL (chapelle des Pénitents blancs de La Tour,)
- ANDREA de CELLA (N-D-de-Protection à Cagnes-sur-Mer, Saint Maur à St Etienne de Tinée)
- les Piémontais Giovanni BALEISON et Giovanni CANAVESIO (prêtre né à Pignerol v. 1440)
- Antoine RONZEN, d’origine flamande et passé par Venise (St-Jean-Baptiste à Villars-sur-Var, St Maximin la Ste Baume), il a sans doute formé Antoine BRÉA, d’une grande dynastie de peintres niçois.
Les peintres étaient souvent itinérants, plus ou moins talentueux, ce ne sont pas de simples artisans mais de véritables artistes qui ont œuvré dans ces chapelles à l’aspect extérieur modeste, leur travail est très élaboré. On parle de "Primitifs des Alpes méridionales", à la charnière de l’art gothique et de celui de la Renaissance, dans les années 1480 et 1520 correspondants à la prise de conscience par l’homme qu’il peut dominer, prendre son destin en main. On ne peut pas se contenter d’interpréter chaque élément des tableaux. Les objets d’art, tableaux et fresques ont une histoire individuelle mais ils s’inscrivent dans l’Histoire de l’Art. Dans l’Europe du Nord beaucoup de choses se sont jouées à cette époque, après la survenue du choc de la Réforme. Le CONCILE de TRENTE (1545-1563) convoqué par le Pape PAUL III en réponse aux théories protestantes et terminé sous le Pape PIE IV, a engagé la reconquête de la chrétienté notamment par l’image.
Il n’est pas du tout exclu que ces vallées aient servi de réservoir de tout le savoir de l’art à cette époque. Alors que lors d’un périple en Slovénie, notre conférencière n’a trouvé qu’une seule chapelle peinte, dans l’arrière-pays Niçois elles sont près de quatre cents, aux œuvres de grande qualité. Leurs concentration et continuité obéissent à une foi populaire qui a permis la création de cet ensemble de savoir-faire et de dramaturgie qui n’a pas été sans servir d’exemple. Le Concile de Trente, a repris tous les textes majeurs et les a remis en scène comme cela avait été fait dans les chapelles du Haut Pays niçois. À la réflexion, Il n’a pas inventé de nouvelles représentations, il a retravaillé et réaménagé toute cette façon d’exprimer sa Foi, si particulière alors.
Dans cette région riche en paysages, une deuxième richesse est constituée par les retables et les tableaux primitifs, à la fois frustres et soignés. Les villages que ces chapelles "protègent" sont maintenant des stations très fréquentées par des amateurs de sports d’hiver qui, souvent ne connaissent pas les trésors des environs. Comme il en existe pour le baroque, il faudrait, après les avoir rendues accessibles, créer un itinéraire de ces chapelles souvent cachées de la vallée de la Roya, le long de la frontière italienne, des deux vallées du Paillon, de celles de la Vésubie, de la Tinée, du Var, et de la Roudoule (autour du beau village de La Croix-sur-Roudoule, par exemple). A.L’H.