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VISITE de la CATHEDRALE de BAYEUX

Date : 8 mai 2017

Ensemble rare terminé, pour l’essentiel, à la fin du XIIIe siècle
avec François Neveux, Professeur émérite d’Histoire Médiévale à l’Université de Caen et organiste titulaire des orgues Cavaillé-Coll de la cathédrale.
La cathédrale de Bayeux, dédicacée à la Vierge le 14 juillet 1077 par l’archevêque de Rouen Jehan d’Ivry en présence de Guillaume le Conquérant et de Mathilde, est pour l’essentiel gothique du XIIIe siècle. Peu d’éléments sont visibles du grand sanctuaire roman d’un architecte inconnu, débuté en 1040 par Hugues II d’Ivry en place d’une cathédrale carolingienne incendiée, terminé en 25 ans grâce à l’immense fortune amassée en Angleterre par son successeur Odon de Conteville (Eudes de Bayeux, v.1036-1097), demi-frère du roi-duc. L’édifice fut très endommagé en 1105 par le grave incendie dû aux mauvais choix politiques d’Odon. En effet, Guillaume avait décidé du partage de ses biens avant sa mort (1087) : la Normandie à son aîné Robert Courteheuse, l’Angleterre au second Guillaume Le Roux, une somme d’argent considérable de cinq mille marcs au jeune Henri Beauclerc. Quand Robert voulut prendre l’Angleterre à son cadet (sur les conseils d’Odon), il s’endetta auprès d’Henri en échange de presque toute la région de la Manche, mais passa vite un accord avec Guillaume le Roux (sur les conseils d’Odon) au détriment d’Henri, arrêté en 1091 et emprisonné à Bayeux par Robert (sur les conseils d’Odon). En 1100 Guillaume Le Roux mourut lors d’une chasse ; Henri, profitant de l’absence de Robert engagé dans la 1ère croisade, s’empara du trône anglais et rendit à Robert ses biens normands, sauf Domfront. Sous la menace de son frère, mais surtout pour revendiquer le duché, il débarqua en 1105, incendia Bayeux et la cathédrale de l’oncle qui avait pris parti contre lui, gagna Caen et alentours. Par la victoire de Tinchebray, où Robert fut fait prisonnier en 1106, la guerre civile cessa et le duché de Normandie fut réuni à la couronne d’Angleterre.
Sous le règne d’Henri Ier (1068-1135), la reconstruction entreprise par Richard de Douvres s’engagea en “art gothique premier” sur toutes les parties de l’édifice. Il conservait sa crypte romane (mi XIe) et les 2 tours du massif occidental (v.1070-1090) qui furent très alourdies par d’épais contreforts à ressauts nécessaires à leur consolidation après l’incendie. Les travaux continuèrent sous Henri II Plantagenêt et les évêques Richard de Douvres (1107 à 1133), Richard de Gloucester (1135-1142) et Philippe d’Harcourt (1142-1163). En 1160, un autre incendie provoqua une reconstruction partielle sous Henri de Pardieu, en “Opus Francigenum” style baptisé péjorativement “gotico” par l’entourage du pape Léon X à la Renaissance. Les flèches de façade furent élevées fin XIIe, comme la salle du Chapitre qui jouxte la façade au nord. Cinq portails gothiques ont été plaqués sur la façade au XIIIe, ruinés par les Protestants en 1562. Comme les deux portails latéraux étroits qui n’ouvrent pas sur le sanctuaire, les 2 portails qui bordent le porche central ont perdu leurs grandes statues mais conservent le décor sculpté d’origine aux voussures et au tympan. Sur les différents registres, au nord : La Passion du Christ (La Cène, le lavement des pieds - l’arrestation au jardin des oliviers, la flagellation, le portement de croix - la Résurrection – Dieu en majesté ; au sud : Le Jugement Dernier (une porte ouvre sur les enfers au centre de la résurrection des morts, procession des élus vers la porte de la Jérusalem céleste, Christ juge). Au centre, où le porche fut transformé en 1778 sous Mgr de Rochechouart pour des raisons “pratiques” ou de mode, on peut voir sur le placage à gables gothiques et galerie à balustrade, à gauche dans un médaillon, une figure de chanoine (il porte sur le bras gauche l’aumuce de sa fonction) agenouillé devant la niche vide d’une statue de la Vierge qui surmontait le portail central ; ce pourrait être le donateur. Au-dessus, une grande fenêtre en tiers point précède la galerie aux dix statues des premiers évèques de Bayeux, disposées deux par deux dans des baies géminées sous grand gâble à crochets et roses aveugles qui couronne le tout (St Exupère, St Regnobert, St Rufinien, St Loup, St Patrice, St Manvieu, St Contest, St Vigor, Leucade, St Gerbold). Après l’annexion de la Normandie par la couronne de France sous Philippe Auguste le 24 juin 1204, sous l’impulsion de Robert II des Ablèges (1206-1231) qui finança et fit reconstruire le porche sud, de Thomas de Fréauville (1233-1238), Mgr Guy (1240-1259) et Odon de Lorris (1263-1274), les travaux reprirent en plusieurs étapes, surtout sous Louis IX (1226-1270) venu en 1256 et 1269, dans un style devenu “français”. Le chœur fut construit de 1220 à 1240 en “gothique premier” encore normand, à belle verticalité donnée par les nombreuses colonnettes sans interruption, selon la technique du “mur épais” avec galerie de circulation à chacun des 3 niveaux aux belles corniches ornées : grandes arcades à arcs brisés très aigus et quadrilobes ajourés dans les écoinçons, vaste triforium orné de médaillons, fenêtres hautes. Au moment où les tours étaient consolidées et les flèches construites à 73 m, on décida de reprendre les parties hautes de la nef à grandes arcades et décor géométrique très couvrant (1130/1140), chef d’œuvre de l’art roman anglo-normand finissant aux motifs de vannerie, bâtons rompus, dents de scie, frettes crénelées, dents d’engrenage, ou “beak-heads” (“têtes plates” qui mordent un tore), godrons des chapiteaux. Dans les 10 écoinçons sculptés entre les arcs de la nef, décor unique fait de figures d’homme à barbe bifide, bateleur au singe etc. ou d’animaux fantastiques entrelacés qui rappellent l’art des manuscrits irlandais du IXe siècle mais aussi l’art oriental (dragons, léopards, griffons) ; ce décor devait être peint. On supprima le triforium pour n’ajouter qu’un étage fait d’élégantes colonnettes “gothique rayonnant” séparant de très hautes (23/24m) et vastes fenêtres inondant les lieux de clarté car “Dieu est lumière”, parti-pris qui fit école. Des tenants les consolident, en fer fondu à 900° (pas à 1500°) qui, ne rouillant pas, ne dégrade pas la pierre des balustrades à décor de trèfle à 3 et 4 feuilles typiquement normand. Les chapelles sud sont de la fin XIIIe, celles du nord du début XIVe. La guerre de Cent Ans interrompit les travaux, bibliothèque du chapitre construite par les occupants.
Le chantier reprit au XVe siècle. Grâce aux finances du riche évêque patriarche de Jérusalem Philippe d’Harcourt (1460-1479), la restauration de la tour centrale, entreprise début XIVe et frappée par la foudre dès 1425, débuta ; le 1er niveau fut élevé en “gothique flamboyant”. En 1562 la cathédrale fut pillée par les huguenots menés par François de Bricqueville : reliques, autels, statues, stalles, et orgues furent détruits. Le mobilier fut reconstitué par le huchier caennais Jacques Lefèvre, en 1589 pour les stalles au dais à décor ajouré (102 à l’origine, 52 aujourd’hui), en 1596 pour le buffet d’orgue transformé en 1862 pour accueillir le grand orgue de Cavaillé-Coll. Fin XVIIe-début XVIIIe, Mgr François de Nesmond (1662-1715) fit reconstruire le jubé de pierre et terminer la tour centrale par Jacques Moussard. En 1771 Mgr de Rochechouart commanda à Jacques Adam (qui l’offrit) l’autel majeur néo-classique en marbre d’Auvergne et le décor d’orfèvrerie à la mode parisienne de Philippe Caffieri. Le décor de fleur de lys royale et d’aigle à deux têtes (armoiries du chapitre) du portail central reconstruit est visible au revers des vantaux de bois. Le trône épiscopal est antérieur à 1784, la chaire baroque tardif du sculpteur local Jean-Louis Mangin servit aux orateurs révolutionnaires quand le sanctuaire devint Temple de la Raison ; sur l’abat-son, la figure de la Foi fut sauvée par le port d’un bonnet phrygien mais son commanditaire de 1786 Mgr de Cheylus, qui avait été élu maire de Bayeux en 1789, fut contraint à l’exil après avoir refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Le Concordat de 1801 ré-ouvrit la cathédrale restaurée en 1804. Mi XIXe le Moyen-Age était à la mode : l’architecte Ruprich-Robert provoqua un grave affaiblissement de la croisée du transept en voulant redonner au sanctuaire sa pureté d’origine par la suppression du jubé. Les travaux titanesques entrepris par l’ingénieur Eugène Flachat (qui travaillait à la ligne de chemin de fer Paris-Cherbourg), avec les architectes Henri de Dion et Louis Lasvignes, sauva la tour centrale ébranlée et vouée à la destruction selon Viollet-le-Duc. En reprenant en sous œuvre les fondations des 4 piliers de croisée pour appuyer les nouvelles piles néo-gothiques sur la roche dure, il retrouva sous l’habillage gothique les piles romanes et leurs chapiteaux (2 sont présentés dans la crypte, 2 sont au musée lapidaire). En 1866, sur la base carrée et le 1er niveau à 6 baies aux remplages flamboyants qu’il restaura, l’architecte Gabriel Crétin éleva un niveau de style néogothique, en grande partie métallique pour une question de poids, avec dôme de cuivre à lanternon et flèche qui culmine à 87 m.
La crypte du XIe, à nef et bas-côtés de même hauteur et voûtes d’arête, permet de compenser la pente du terrain. On pense qu’elle aurait servi à conserver saintes reliques et trésor de la cathédrale et aurait été support d’un chœur roman à 2 chapelles latérales. Une ouverture dans le mur Est révèle des structures plus anciennes. La crypte, murée lors de la construction du chœur gothique XIIIe, avait été oubliée. Elle fut découverte en avril 1412 lorsque l’on creusa dans le chœur de la cathédrale la tombe de l’évêque Jehan de Boissey. De son tombeau, finalement placé là, il ne reste que le soubassement, face à l’enfeu du chanoine Gervais de Larchamp au gisant décapité en 1562. Ce dernier, issu d’une famille noble du diocèse et chanoine de Goupillères en 1405, joua un rôle majeur pendant l’occupation anglaise ; il remplaça doyen, chantre et trésorier absents, et donna une importante somme d’argent pour financer le dégagement et la restauration de la crypte. Sur la fresque principale qui décore son enfeu le défunt, présenté par Saint-Michel, est agenouillé devant la Vierge et l’Enfant et leur adresse une prière inscrite sur un phylactère. La Trinité domine la scène, peinte en trône de gloire.
Provenant des piles de la croisée du transept et retrouvés au XIXe, 2 des 4 plus gros chapiteaux historiés du XIe siècle normand sont déposés là, représentant Le Christ en majesté entouré de chérubins accueillant une âme et Le Christ ressuscité entre St Thomas et St Pierre. Les beaux chapiteaux à feuilles des colonnes romanes soutenant la voûte sont surmontés de fresques du tout début du XVe siècle représentant des anges musiciens dont les instruments différent : double flûte, luth, orgue portatif, grande chalemie, triangle, trompette, psaltérion, tambour et …cornemuse.
La salle du chapitre. Dans cet ensemble épiscopal préservé, nous avons eu le bonheur de pouvoir y accéder. Située dans le prolongement de la tour nord, elle se présente telle qu’elle était après son dédoublement dans la seconde moitié du XIIe siècle (un dépôt lapidaire occupe la salle sous-capitulaire restée dans son état d’origine et qui donnait sur le cloître démantelé). De style gothique premier à 4 travées éclairées par 4 fenêtres de chaque côté, voûtes refaites au XVe lors de l’exhaussement du bâtiment, elle conserve un exceptionnel pavage de tomettes vernissées du XIIIe dont le centre est occupé par un labyrinthe avec entrée et sortie, "chemin de Jérusalem" réservé aux chanoines seuls ; quelques motifs de chasse les décorent mais les fleurs de lys dominent et montrent qu’il est postérieur à 1204. Une grande peinture murale du XVe surplombe les boiseries 1850 peintes d’armoiries d’évêques qui semblent protégées par l’armure du gardien. Aux pieds de la Vierge couronnée par deux anges et entourée d’anges musiciens et thuriféraires, 2 groupes de 8 et 12 chanoines (en ordre protocolaire comme dans le chœur) sont en prière. Un tableau du XVIIe représente des chanoines de cette époque et une cathédrale à tour centrale moins haute, à tour des Monneaux réservée aux carillons dont 15 subsistent et 12 ont été fondus à la Révolution. Dans la chapelle Saint-Pierre que nous traversons, très beau retable aux litanies de la Vierge, avec l’arbre de Jessé, de style baroque du XVIIe siècle en bois stuqué. C’est un rébus original.
La Bibliothèque du Chapitre (1429 à 1436), autre élément de l’ensemble, comportait un scriptorium éclairé par 14 fenêtres, modifiées depuis, surmonté d’une bibliothèque. Pillée par les protestants, boiseries à demi calcinées, elle fut restaurée par Jean Petite, chanoine d’Amayé. C’est un des seuls monuments de ce type subsistant en France, riche de manuscrits, psautiers, lettres pastorales, mandements, bréviaires, revues, 5693 ouvrages imprimés entre 1476 à 1953 etc.
La sacristie, de style néo-gothique, a été construite en 1900.
Les Orgues. Dès le XIIIe siècle un orgue existait au nord de la nef où des consoles de pierre témoignent de son agrandissement au XVe sous Nicolas Habart (armoiries sur les 2 culots). 3 statuettes subsistent du buffet Renaissance que Jacques Lefèvre édifia à l’ouest pour l’orgue du facteur Jean d’Argillières après les destructions des guerres de religion, instrument modifié en 1644 puis en 1771. Après la faillite du facteur anglais John Abbey à qui il avait été confié, Aristide Cavaillé-Coll (1811-1899) construisit l’orgue de chœur en 1861 et le grand orgue, un des instruments majeurs de ce grand facteur d’orgue parisien, en 1862. Restaurées depuis peu par les maisons Renaud, Lacorre et Robert puis par le facteur d’orgue Denis Lacorre, elles sont restées dans leur état d’origine et classées au titre des monuments Historiques. Quelques unes parmi nous ont eu le bonheur de monter à la tribune du grand orgue pour voir et écouter François Neveux interpréter une œuvre de César Franck. La visite s’est terminée en apothéose.
Aujourd’hui la cathédrale, rare juxtaposition d’éléments de époques diverses qui n’a pas souffert de la dernière guerre mondiale, est en bon état grâce aux travaux d’entretien et de restauration réguliers dirigés par les services des Monuments Historiques. Depuis 1907 l’Etat veille sur les 87 cathédrales de France dont il est propriétaire (sur les 154 de métropole), alors que les églises appartiennent aux communes. Elles sont confiées au Centre des Monuments Nationaux (MONUM). B.F.