Fédération Française du Lyceum Club International

Fédération Française du Lyceum Club International

Accueil > Clubs > CAEN-NORMANDIE > VISITE du QUARTIER de BAGATELLE
Version imprimable de cet article

VISITE du QUARTIER de BAGATELLE

Date : 7 juin 2018

Bagatelle à la Belle Epoque - Visite de ville par Catherine Pollin
Au nord des Fossés St Julien le quartier du coteau de Bagatelle (avenue du Canada, rue Docteur Rayer, rue Isidore Pierre, rue des Rosiers etc.) partiellement échappé aux bombardements de 1944, témoigne du renouvellement architectural de Caen entre 1870 et 1914 et des goûts des propriétaires et architectes d’alors.
A la fin du XIX° siècle la ville, pourtant "Athènes du Nord" grâce à ses beaux esprits, souffrait d’une trame urbaine encore médiévale, serrée, insalubre, aux "pestilences" aggravées par les Odon encore découverts, où les épidémies de choléra et typhoïde frappaient. Les nobles et bourgeois aisés ne pouvaient guère y construire de nouvelles demeures. Malgré la destruction des murailles sous l’intendant Fontette mi-XVIIIe, un coteau presque vide et couvert de buttes surplombait la ville. Fin XIXe tout changea avec l’arrivée des trains. En 1855 la ligne de chemin de fer Paris-Caen fut créée et prolongée jusqu’à Cherbourg ; la gare de l’Ouest fut construite à l’emplacement actuel, après bien des tergiversations. En 1875, le réseau secondaire de la Ligne de Caen à la mer vers Luc/mer par Douvres la Délivrande (pour le pèlerinage) fut réalisé, prolongé vers les stations littorales de Luc à Courseulles en 1876. Les deux gares furent raccordées en 1877. Il fallait 1 h 30 au "tortillard" pour parcourir ces 28 km. Le trajet Paris/St Aubin durait 5 heures.
Dès 1873 il fut décidé que le terminal de la ligne de chemin de fer reliant Caen à la mer aboutirait sur le coteau de Bagatelle. Les terrains alentours, qui appartenaient en majeure partie aux Hospices de la ville et à la famille de Vanssay, furent achetés par des entrepreneurs comme les frères Marie ou M. Gilles, et peu à peu lotis de part et d’autre de rues redressées (rue des Rosiers, vieille "sente à l’âne", avenue de Bagatelle), prolongées ou créées, (10 m de largeur et trottoirs de 2,30 m) : place du Canada (place St Martin avant 1950) et avenue du Canada (avenue de Courseulles avant 1950) en 1876, rue du Dr Rayer en 1884, rue Isidore Pierre en 1886, rue du XXe siècle en 1899, prolongée en 1904, rue Barbey d’Aurevilly en 1907. La proximité du centre ville, le "bon air", les opérations d’aménagements en firent un quartier de prédilection pour les classes aisées. Sur de grandes parcelles les architectes Auguste Nicolas, Georges Pichereau, Jacques Baumier, Gustave et Arsène Auvray, Aumasson, H.C .Deguernel etc. édifièrent de somptueuses villas avec jardins, de style néo-classique, historiciste, éclectique, régionaliste ou Art Nouveau (peu), vitrines de la prospérité de leurs propriétaires.
Les sculpteurs Bouet ou les frères Jacquier furent souvent chargés du décor.
Le bâtiment des voyageurs de l’ancienne gare St Martin, bâti en 1884 par Auguste Nicolas à deux avant-corps latéraux très classiques, a peu changé depuis la fermeture de la gare en 1950 malgré la construction d’immeubles à l’emplacement des voies ; l’horloge rappelle sa fonction. Il remplaçait l’embarcadère provisoire de bois dressé sur la butte Saint Julien au terminus de la ligne Caen-La mer en 1875.
A droite de "la gare", la villa du N°4 rue des Rosiers, est une des premières, inspirée du XVIIe siècle avec ses alternances de briques et de pierres de Caen, son manque de symétrie et ses hauts toits. De l’autre côté sur la butte arasée du Luxembourg, s’élevait le vaste complexe de l’Académie d’équitation de Caen fondée en 1728 par Pierre des Brosses de La Guérinière. De l’ensemble XVIIIe subsistent le manège équestre, restauré par la ville en 2014 et les deux pavillons attenants. Les jeunes gens de la noblesse y apprenaient à monter à cheval et à tirer l’épée. Après la Libération les autres bâtiments furent reconstruits par l’architecte Gustave Auvray, pour loger les Pompiers. En face, à l’angle de la place et des rues Barbey d’Aurevilly et Isidore Pierre, somptueuse villa construite par Auguste Nicolas pour un Premier Président de la cour d’Appel de Caen. L’architecte, comme nombre de ses confrères, avait édité un catalogue diffusé à Paris, brochure de modèles qui permettait aux commanditaires de choisir les style, décor et accessoires de leur future maison. C’est lui qui a créé la première Société des Architectes Normands. Sur cette villa il a travaillé la polychromie "en ligne" et, par souci de publicité, apposé son nom et celui des sculpteurs Bouet et Jacquier de part et d’autre des balcons qui surmontent un premier niveau à fenêtres en anse de panier néo-Renaissance. La date "1896" est inscrite dans un cartouche en haut de la tour d’angle. Face à elle, la Maison Gehanne, porte les blasons de France et de Lorraine (Jeanne d’Arc) et des céramiques de couleur. Les épis de faîtage du grand pavillon "à la Louis XIII" ont disparu. Dans la rue du Docteur Rayer (la fille de ce médecin érudit de Louis-Philippe a donné à la ville 9000 livres de sa bibliothèque) le N° 14 est un véritable catalogue de styles : granit gris, Pierre de Caen, brique rouge et "brique à calcaire" de ton pierre composent cette villa non symétrique au décor un peu lourd où métopes et triglyphes sont superposés sous la corniche. Epis de faîtage en zinc. Au N° 17, jeu de briques aux angles et autour des portes et fenêtres : le calpinage, très utilisé à cette époque, est un jeu d’assemblage de briques ou de pierres pour former un motif, composer un assemblage, couvrir une surface ou un volume. On peut y trouver des briques vernies noires par l’action du feu. Les joins ras "à l’anglaise" sont systématiques avant la 1ère Guerre Mondiale et peuvent être peints. Au N°19 décor de fleurs en céramiques très détachées, pot tout simple au dessus d’une fenêtre. Les N° 9 et N° 7, perpendiculaires l’un à l’autre, ont été élevés par Auguste Nicolas (1857-1941) pour sa belle-mère. Né à Lisieux d’un père architecte départemental, diplômé de l’Ecole des Arts et Métiers d’Angers, il entra comme ingénieur chez l’architecte caennais Marcotte, qui fut dessaisi d’un chantier au bénéfice de son jeune adjoint. Auguste Nicolas devint la coqueluche des caennais, autant pour les bâtiments publics que privés (pharmacie rue St Pierre, librairie Guillaume etc.). Le N° 5 est de lui aussi. Très bel Hôtel particulier tout début XIX° au N° 6, avec avant-corps central à redent, colonnes et pilastre superposés. Sur le N° 3 un enduit de petits graviers a été projeté sur des moellons avec une "tyrolienne", machine à crépir qui projette l’enduit minéral grâce à un rotor. Ce nom provient d’une méthode à la truelle utilisée par les maçons du Tyrol. Cette couche de finition est fragile et il est très difficile de la nettoyer sans la détruire. Au N° 8 de la rue Desmoueux, étaient les entrepôts de la Maison Delaunay. Au début du XIX°, cette famille acheta une firme de 1728 rue de Strasbourg, la conservant jusqu’aux années 1990. Face à cette "maison de blanc" elle ouvrit un magasin de prêt-à-porter "A la tentation". En 1932 un nouveau quartier montait dans la partie basse de l’île St Jean, le quartier Saint Louis. (Le plus bel exemple est l’immeuble Beauséjour Art Déco, où s’installèrent au rez-de-chaussée les Galeries Lafayette). En 1837 André Magron, marchand mercier, ouvrit sur la rive droite de la Noë le premier grand magasin de Caen. On y vendait de tout sur plusieurs étages, comme Zola l’a décrit dans Au bonheur des dames, Le succès n’arriva que dans les années 60, une fois la rivière couverte : c’est Monoprix. Dans la rue St Jean, une autre famille, les Démogé, ouvrit le Grand Bazar parisien au même moment, dans un hôtel particulier du XVIII° ; il devint Grand Bazar et Nouvelles Galeries puis Nouvelles Galeries en 1933. En 1955 la société fusionna avec les Galeries Lafayette de Caen, de Georges Lelong, en Société des Galeries de Caen., et la première galerie marchande de la ville ouvrit en 1957 pour relier les deux magasins. Ces galeries Démogé viennent de fermer.
Derrière ses hauts murs le "cimetière dormant" des Quatre-Nations. Sous des arbres immenses, dont 43 ifs, les habitants de 4 paroisses bourgeoises reposent : St Etienne le Vieux, St Sauveur, ND de Froide rue, St Martin (disparue). C’est un lieu romantique propice à la méditation. En 1978 François Truffaut y tourna la chambre verte. Le 10 mars 1776, par Ordonnance Royale sur les inhumations et pour des raisons de salubrité publique, Louis XVI supprima ces dernières dans les églises, et ordonna aux villes d’acquérir des terrains pour transférer les cimetières hors les murs. Caen avait 17 cimetières, les cinq lieux de repos aujourd’hui dormants (Quatre-Nations, St Ouen, St Jean, St Pierre et le cimetière des protestants) et celui de Vaucelles sont créés, St Gabriel et Clémenceau datent de 1880, Entre les pierres tombales souvent brisées, couvertes de mousse et de lierre, les orchidées sauvages se mêlent aux herbes hautes. Dans le "carré des prêtres", tombe du curé assermenté de St Gilles, Guillaume Gombaud, guillotiné en 1793. Chapelles de styles variés, comme les maisons du quartier. Celle de M. Rouland, ancien maire de Caen est néo-classique. La tombe du sculpteur Jacquier est décorée de pampres de vigne, Trébutien, ami de Barbey d’Aurevilly, auteur du Guide, dort dans un sarcophage, le monument de l’architecte J-C.Baumier en impose.
Sur les maisons de la rue, des petites plaques bleues rappellent que l’eau est distribuée à tous les étages depuis 1890, grâce au réservoir Beuvrelu. Elle provient des Moulines, de Suisse Normande.
Au N°4 de l’avenue de Bagatelle la villa Baumier, de l’architecte Jacques-Claude Baumier puis de son fils et successeur René-Jacques (1864-906) est un parfait exemple d’éclectisme et de pittoresque : porte d’entrée romane à fenêtres géminées gothico-renaissantes, caves en rez-de-chaussée, étage noble éclairé par de grandes baies rectangulaires à meneaux à 3 pans et non deux. Fronton classique, décoré d’un compas et d’une règle, balcon modern-style reposant sur une grosse console baroque sculptée d’un faune rieur au buste nu : ce serait son ami Auguste Nicolas. Epis de faîtage de l’entreprise Filmont (1850-1936) aux moules en partie vendus à Bavent, façade sur jardin régionaliste car c’est J.C.Baumier qui a rendu sa noblesse au pan de bois, et il l’a utilisé pour sa propre maison. A l’angle de la rue Leverrier, échauguette 1904. Au N °2 bis, villa de l’architecte Georges Pichereau (villa Stassburger à Deauville) dont les toits sont souvent très travaillés.
Au N° 2, tourelle en poivrière. A Caen, les tourelles de formes diverses constituant la cage d’escalier étaient une pièce essentielle de l’architecture civile.
Au N° 20 rue des Fossés St Julien, l’architecte H.C Deguernel a construit une maison de brique et de pierre dont la structure à 2 étages est dissymétrique. Rez-de-chaussée et 1er étage sont Art Nouveau 1910 avec des ferronneries souples, le 2ème étage est Art Déco 1925. Au N° 28, la maison Dillée-Fauvel a été construite par Auguste Nicolas en 1907, pour un marchand de vin qui fit sculpter un Bacchus sur la façade et l’attirail du chasseur. Les marchands de vin étaient nombreux alors mais il avait fait fortune avec le Calvados et le quinquina et aimait la chasse….
Nous aurons plaisir à refaire cette promenade avec des amis. B.F.