Après la mort de Louis XIV, en 1875, dont la fin de règne laissa une France exsangue à la suite des guerres éprouvantes et d’épidémies dévastatrices, Versailles cesse d’être le centre intellectuel du pays au profit de Paris. La Régence libère alors l’aristocratie du carcan de l’étiquette versaillaise. La bourgeoisie commerçante s’est considérablement enrichie et elle s’ouvre aux idées nouvelles. Désormais les aristocrates, souvent désargentés, ne dédaignent plus les alliances avec de riches bourgeois (ex : le banquier Crozat qui marie sa fille à Louis-Henri de La Tour d’Auvergne).

Cette nouvelle société de citadins très occupés mais, souvent aussi, très cultivés, rêve d’une existence idéale avec du temps suffisant pour la conversation, les échanges et le raffinement des divertissements.
Elle rêve d’un monde utopique peuplé de fêtes champêtres, de rêveries et de spectacles de danse et théâtre. Mais tout y est codifié ; aucune violence ni agitation ne vient troubler la sérénité et le raffinement de cette vie idéalisée. Lhomme “galant” est, avant tout, un homme d’esprit qui maitrise avec grâce toutes les situations, et il sait se comporter avec retenue et raffinement jusque dans les fêtes de la Régence.

Ainsi sont apparues les “fêtes galantes” où des jeunes gens, beaux et élégants, évoluent parmi musiciens et artistes dans des décors paisibles et champêtres.
Antoine WATTEAU, né en 1678, sous le règne de Louis XIV, a merveilleusement traduit dans sa peinture cet idéal auquel aspire une société lassée de l’austérité du Roi. Sa vie sera brève (il décède à 37 ans après uniquement 6 ans sous la Régence) mais le genre “fêtes galantes” en peinture sera perpétué jusqu’à la fin du XVIIIe siècle (vers 1780) par ses successeurs Jean-François de Troy, Lancret, Boucher et Fragonard.

Je ne ferai pas l’historique de tous ces peintres car notre conférencière, Béatrice Fix, est beaucoup plus compétente que moi dans ce domaine pour vous renseigner.
Je parlerai plutôt de la fascination que la peinture d’Antoine Watteau a toujours exercée sur moi et ce fut une grande chance de voir un grand nombre de tableaux et dessins de cet artiste. Tout y évoque une vie idéale : les personnages évoluent paisiblement, discutent sans aucun geste déplacé, vêtus comme des figurines de mode avec des attitudes souvent théâtrales. Les femmes tournent le dos pour regarder un horizon lointain et elles nous laissent admirer le superbe drapé de leurs robes, mis en valeur par une subtile lumière qui se perd dans les plis satinés.

“Là, tout n’est qu’ordre et beauté
Luxe, calme et volupté”.
Baudelaire s’est beaucoup inspiré de Watteau qu’il admirait et c’est en pensant au tableau “l’Isle de Cythère” (ou “l’embarquement pour Cythère”) qu’il écrivit son poème “l’Invitation au voyage”. L’île grecque, qui vit la naissance d’Aphrodite, déesse de l’Amour, est la destination idéale pour y trouver l’âme sœur et le bonheur conjugal. “Songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble” loin des contingences et des lourdeurs du réel. C’est la quête du pays lointain et une promesse de voyage avec la femme aimée dans des paysages de rêve.
“Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux, la ville entière
D’Hyacinthe et d’or”

Il se dégage en même temps une sorte de nostalgie dans cette scène mélancolique du tableau de Watteau, une brise légère semble agiter doucement les feuillages de teintes sombres. Aucun sourire ne vient éclairer les visages paisibles et s’ils se tiennent par le bras ou la main, les personnages restent immobiles et comme figés, bien droits, sur une scène de théâtre.

Watteau, avec ses thèmes traités et avec le style novateur de sa peinture opposés au clacissisme précédent, préfigure un certain romantisme. Les artistes du XIXe siècle s’en souviendront, particulièrement les “Romantiques”. M-F. J.