L’épisode de la rencontre du Christ et de deux disciples entre Jérusalem et Emmaüs est rapporté par Marc (16 : 12-13) et par Luc (24 : 13-35). Cléophas, raconte à l’inconnu qui chemine avec eux les derniers événements, la mort de Jésus, la découverte du tombeau vide. Sans comprendre ses explications données sur le sens de l’énigme par les Prophètes des Écritures, ils reconnaissent le Christ ressuscité à table, quand il prend le pain, le bénit et le rompt (Vita Christi du chartreux Ludolphe de Saxe, avant 1377) puis disparaît à leurs yeux.
Ces évangiles ont fait l’objet de nombreux commentaires des Pères de l’Église, drames liturgiques et multiples images dès les premiers temps chrétiens. A partir du XVe siècle, le souper prend le pas sur le cheminement quand la peinture se substitue aux enluminures avec la découverte de l’imprimerie qui favorise les scènes isolées. La tenue des disciples devient celle de voyageurs (Dürer). Comme dans les Passions, un aubergiste ou deux s’invitent à la scène ; ils représentent les indifférents qui ne voient pas le miracle alors que le disciple de droite comprend, celui de gauche va comprendre. Ces deux hommes sont souvent les commanditaires du tableau (Titien).
Tout ce qui est représenté est symbole : l’auréole de lumière du Ressuscité en « Salvator Mundi » bénissant ou non, le pain fractionné (charité et partage) en forme de globe (universalité du monde céleste), le vin et l’agneau (sacrifice), la nappe blanche (pureté et linceul), la salière pleine (unité de la communauté rassemblée autour de son sauveur mort et ressuscité pour tous).
En 1517 débutent Réforme et déchirements sur le sens à donner à l’Eucharistie et sur la substance présente dans le pain. Pour endiguer la crise le pape Paul III convoque les évêques pour un concile à Trente, Italie du nord, entre 1545 à 1563. La Contre Réforme réaffirme différents points du dogme dont celui de la transsubstantiation, les pratiques cultuelles, la validité des œuvres pour faire son salut en pratiquant la charité. La dix-huitième session confirme culte des reliques de saints et images à une époque où la France plonge dans la guerre civile et voit la destruction d’églises. Ce concile réaffirme la présence réelle du corps du Christ dans l’hostie lors de la consécration, marquant la différence entre catholiques et protestants.
Une procédure de contrôle des images se met alors en place et des planches, comme les Evangelicae Historiae Imagines du jésuite Jérôme Nadal, hiérarchisent les scènes, les légendent, créent des « suites » avec les différents repas (eucharistie, passion, hospitalité), l’apparition de Jésus aux 11 apôtres, l’incrédulité de Thomas etc. au moment du Jubilée de Rome, qui attire les pèlerins, Filippo Neri (1515-1595), fonde la Congrégation de l’Oratoire qui se consacre aux soins des pèlerins, des malades et des pauvres, l’archevêque de Milan Charles Borromée (1538-1584) insiste sur la charité aux plus démunis car « le pauvre est la figure du Christ ».
Le Repas à Emmaüs, symbole d’eucharistie, d’unité de communauté et de charité, prend plus d’ampleur. Le naturalisme du Caravage (1571-1610), en représentant des figures très réalistes et modestes dans des scènes sans décor architectural, montre que le Christ peut se manifester à tout moment dans la vie. L’artiste, qui peu à peu se consacre exclusivement à la peinture religieuse, a laissé deux versions du thème d’Emmaüs. La première, à la Narional Galery de Londres, montre un Christ imberbe vêtu de rouge, des gestes pleins d’emphase, une très belle corbeille de fruits, le couteau du sacrifice, la salière, des jeux d’ombre etc.. Celle du musée de la Brera, 4 ans plus tard, est très différente et marque un tournant dans son œuvre. Sa vie a changé, il a dû quitter Rome où il risque la mort car il a tué. Ses demi-figures surgissent du fond sombre, la lumière, venue de gauche, éclaire par taches la nappe et l’agneau, les objets dont un verre de vin à demi caché derrière une cruche, les fronts. La palette est réduite à des bruns et des couleurs éteintes, les émotions sont contenues. Un paysage (rarissime chez lui) a été supprimé, créant une dissymétrie, un grand vide de la composition où le Christ barbu et pâle va bientôt disparaître.
Des gravures de la collection Mancel et des peintures, exécutées par des artistes caravagesques entre 1620 et 1650, entourent ce tableau. Une scène austère du « Maître de la Cène à Emmaüs », venue de Pau, un souper d’un anonyme français du musée de Nantes qui met au premier plan le vin du sacrifice, une très belle œuvre de Matthias Stomer conservée à Grenoble, aux demi figures serrées autour d’une bougie (la vie), d’un agneau et d’une salière, aux regards et aux mains expressifs. Sur une œuvre d’Antonio Giarola dit « il cavalière Coppa », un personnage à turban un peu plaqué représente les infidèles qui ne peuvent s’associer au miracle du repas partagé.
L’exposition se termine par une œuvre de Bill Viola, artiste vidéaste né à New York en 1951 : the quintet of the Astonished. Sans trame narrative et sans un regard les uns vers les autres, 5 comédiens y déploient un éventail d’émotions et d’expression des passions en extrême ralenti. L’artiste lie 4 émotions primaires – joie, tristesse, peur, colère – comme le Caravage, dont l’influence se fait toujours sentir, le fait de 4 couleurs primaires. .. là aussi l’attention se concentre intensément sur le groupe de personnages. B.F.