Conférence de Bernard LEGRAND
Sophie Chotek nait le 1er mars 1868 à Stuttgart dans une famille de Bohème à la noblesse reconnue depuis le XVe siècle. Le poste de son père, ambassadeur d’Autriche-Hongrie à Berlin, St Petersbourg puis Bruxelles, ouvre l’esprit de ses 8 enfants (Sophie parle 3 langues étrangères).
A 18 ans, au décès de sa mère, elle gère d’abord la maison familiale mais les dépenses de fonction de son père sont telles qu’elle doit devenir dame d’honneur de l’archiduchesse Isabelle, femme extrêmement riche douée d’une très forte personnalité. Née princesse de Croÿ elle est l’épouse de l’archiduc Frédéric d’Autriche-Teschen, cousin de l’empereur d’Autriche-Hongrie François-Joseph. Sophie doit s’adapter à la vie exigeante de l’archiduchesse au château de Pressburg (Bratislava) où chasses, parties de tennis, bridges, dîners et réceptions se succèdent pour attirer de séduisants partis ; ils ont 6 filles à marier ! A partir de 1894 l’archiduchesse Isabelle ne manque pas d’inviter l’archiduc François-Ferdinand, neveu de l’empereur. Né en 1863, il est richissime et propriétaire de nombreux châteaux légués par son cousin François d’Este duc de Modène. Depuis la mort à Mayerling de l’archiduc Rodolphe, fils de François-Joseph et d’Élisabeth (Sissi), en janvier 1889, il est l’héritier de la double monarchie. Très grand chasseur et cantonné tout près depuis sa nomination de Major-Général (équivalent de notre général de brigade), il accepte les nombreuses invitations au château pour rencontrer… Sophie, la dame d’honneur, qui lui plaît bien.
En 1895, une grave crise de phtisie aigüe l’oblige à partir au soleil de l’Adriatique, éloignement qui le lie davantage à Sophie ; ils s’écrivent secrètement 2 à 3 lettres par jour. De retour en 1896, ils se fiancent clandestinement. Mais la philosophie politique des Habsbourg est basée sur la théocratie : pour eux, leur pouvoir ne tient que de Dieu, ils ne peuvent être issus que d’une dynastie régnante ou ayant régné en Europe. Sophie n’étant pas membre d’une de ces « maisons souveraines », François-Ferdinand, de la maison impériale Habsbourg-Lorraine, ne pourra pas obtenir l’accord du chef de cette dynastie, François-Joseph en l’occurrence, pour l’épouser. S’il passe outre, il sera mis au ban de la famille et de la société. « On n’épouse pas une chambrière » ! L’archiduc le sait et n’ose aborder le sujet avec l’Empereur ; le temps passe… Au courant de l’idylle, l’impératrice Sissi conseille à son neveu d’apporter du sang neuf aux alliances entre maisons souveraines, génétiquement « à risques ». Assassinée à Genève en septembre 1898, elle n’est plus là pour le soutenir quand le scandale éclate début 1899.
Après une partie de tennis à Pressburg, l’archiduc oublie sa montre gousset dans le vestiaire, un serviteur l’apporte à l’archiduchesse. Curieuse et pensant trouver dans le boitier la photographie de Marie-Christine, son aînée de 17 ans, elle l’ouvre mais… découvre celle de Sophie, sa dame d’honneur. Ulcérée elle se répand en calomnies et méchancetés envers Sophie, cette « petite chambrière » et envers François-Ferdinand, ce « gendarme ». Elle obtient de l’empereur qu’il fasse pression sur son neveu pour que cette horreur cesse ! Le 15 mars 1899, François-Joseph convoque son neveu pour le raisonner: « un prince ne s’appartient pas! », mais ce dernier lui rétorque « je suis prêt à risquer le trône pour elle ». Une telle attitude compromet la succession au trône de l’Empire car le frère de François-Joseph, Otto d’Autriche, est connu pour ses frasques lamentables (comme poursuivre, tout nu, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre dans les couloirs du Sacher) et Charles, fils d’Otto, n’a que 12 ans ; ils ne peuvent raisonnablement pas lui succéder. Un mariage morganatique, par lequel Sophie n’obtiendrait ni droits ni titres, pas plus que sa descendance, est envisageable dans le Saint Empire Germanique mais la formule n’est pas reconnue dans le droit hongrois ; Sophie deviendrait reine de Hongrie et ses enfants héritiers, ce qui, en conséquence, pourrait faire exploser l’Empire Austro-Hongrois. Un éminent juriste sollicité trouve la solution : au nom de sa future épouse François-Ferdinand devra prononcer, devant les grands dignitaires des Diètes d’Autriche et de Hongrie, un Acte Solennel de Renonciation des droits de Sophie aux trônes d‘Autriche et de Hongrie, et un Acte Solennel de Renonciation aux droits de succession. La cérémonie, très humiliante, a lieu le 28 juin 1900 dans une salle du Conseil Secret de la Hofburg. Sans Sophie, l’archiduc prête serment sur la bible du St Empire utilisée par Charlemagne en 800 à Rome : « Avec l’aide de Dieu ».
Le 30 juin 1900, le mariage du prince et de Sophie (37 et 32 ans) est célébré par le curé du lieu en la chapelle du château de Reichstadt, résidence d’été de Maria-Teresia de Bragance, veuve de Charles-Louis, le père de l’archiduc. Le prétexte du décès d’une vieille duchesse de Hohenzollern, la veille, justifie l’absence de la Cour. Seuls la famille de Sophie, Maria-Teresia, ses filles et quelques proches les entourent. A la fin du déjeuner, François-Ferdinand reçoit un télégramme de son oncle : l’Empereur autorise Sophie à porter le titre de duchesse de Hohenberg et lui offre un diadème de diamants.
En septembre, ils s’installent au château du Belvédère à Vienne. Peu prennent le parti des époux ; Sophie doit subir humiliations et vexations continues ; elle ne partage pas les rangs de préséance de son époux, n’apparait pas en public à ses côtés lors des voyages ou dans la loge impériale de l’opéra. Lors des dîners de réception de souverains étrangers, elle est reléguée loin de la table d’honneur.
Le mariage est cependant heureux et comble François-Ferdinand ; 3 enfants naissent : Sophie (1901), Maximilien (1902) et Ernest (1904). Le plus souvent, la famille vit au château de Konopischt près de Prague, sur un domaine de 6 500 ha doté d’un parc de 350 ha et d’une très belle roseraie.
Les 26 et 27 juin 1914 l’archiduc, Inspecteur Général des armées, doit aller surveiller les grandes manœuvres de l’armée impériale en Bosnie Herzégovine. L’Autriche Hongrie assure la gestion militaire de cette province de 2 millions d’habitants, siège de troubles insurrectionnels en 1870, et où s’agitent quelques terroristes partisans de son rattachement à la Serbie. Apprenant la visite officielle du couple à Sarajevo à l’issue des manœuvres, 3 jeunes étudiants anarchistes s’équipent d’armes en Serbie : pour chacun une bombe (type grenade) fournie par la société secrète de la Main Noire, et 1 pistolet à 7 balles. François-Ferdinand hésite à se rendre aux manœuvres à cause d’un climat mauvais pour son asthme mais ne manque pas de courage : les bruits d’attentat et l’autorisation de son oncle d’emmener son épouse pour donner un gage à la population, l’incitent à y partir.
Ils descendent à l’hôtel Bosnia dans la station thermale d’Ilidza, près de Sarajevo où, le 25 juin, ils se promènent incognito et achètent des jouets. Pendant les manœuvres Sophie visite une mosquée et une fabrique de tapis avec la femme du gouverneur. Le 27 juin au soir Sophie, radieuse, et son époux co-président à leur hôtel un dîner officiel de 40 couverts, en remerciement pour l’accueil qui leur est fait.
L’archiduc aimerait repartir mais ne veut pas donner l’impression de craindre pour sa vie, encouragé par le gouverneur de la ville, le général Potiorek. Le dimanche 28 juin, après la messe et l’envoi d’un télégramme aux enfants, le couple arrive en train à Sarajevo. Le prince, en tenue de général de cavalerie bleu clair et casque à plumes d’autruche vertes, et Sophie en robe, capeline et ombrelle blanches, prennent place dans la 2ème voiture, découverte, du cortège; acclamés par la foule ils se dirigent vers l’hôtel de ville en longeant la rivière Miljacka. Devant le siège de la banque Autriche-Hongrie, l’étudiant Nedeljko Čabrinović, lance une bombe mais le chauffeur accélère en la voyant arriver et elle explose sous la voiture suivante, blessant les occupants. L’anarchiste suivant ne réussit pas ; le 3ème s’écarte, désabusé. A l’hôtel de ville, on envisage de reconduire Sophie à l’hôtel pendant que François-Ferdinand poursuivra la visite officielle, mais Sophie refuse : « je ne l’abandonnerai jamais ». Le retour à la gare est décidé, en passant par l’hôpital militaire où l’Archiduc souhaite visiter les blessés. Il n’y a ni escorte, ni service d’ordre. Le comte Harrach monte sur le marchepied à gauche du prince, Sophie s’assoit à sa droite. A la suite d’une erreur de trajet la voiture de tête doit manœuvrer ; le cortège s’arrête à hauteur du Pont Latin, devant une pâtisserie-salon de thé-boissons où s’est réfugié le 3ème anarchiste de l’attentat manqué. Gavrilo Princip voit la voiture à l’arrêt, le panache vert du prince, son épouse toute en blanc ; il sort et tire 2 balles. La 1ère, traverse la portière droite et frappe Sophie au ventre, l’autre atteint son époux à la carotide. Ils meurent rapidement.
Les corps ramenés à Vienne ne sont exposés que 4 heures. Le chef du protocole veille à installer Sophie sur une estrade plus basse que celle de son époux ; à ses pieds, ni armoiries ni symbole de courage mais… des gants blancs et un éventail, insignes de la « chambrière ». L’Empereur souhaitait que son neveu soit inhumé à Vienne dans la crypte des Capucins réservée à la famille impériale, mais sans Sophie. Ils sont finalement inhumés en privé dans 2 sépultures voisines et identiques, placées dans la chapelle funéraire qu’avait fait construire François-Ferdinand dans son château d’Artstetten. Ils reposent ensemble sous cette épitaphe « unis par le mariage, un même destin les unit ».
L’archiduchesse Maria-Teresia de Bragance, veuve de l’archiduc leur grand-père, recueille les enfants.
Un mois plus tard l’Europe est en guerre.
Jusqu’à sa mort l’empereur François-Joseph, accablé, va voir dans cette tragédie une punition divine pour avoir autorisé ce mariage « une puissance supérieure a rétabli l’ordre que je n’ai pas su maintenir » et reporter son affection sur son petit neveu Charles de Habsbourg-Lorraine, futur dernier Empereur d’Autriche, et dernier roi de Hongrie et de Bohème. M-Th.B. et B.F.